Ne pas garder…

… réagir pour soi, pour vivre !

En tension permanente. Avant de poser ses bagages au CHRS de Louviers (Eure), son quotidien est rythmé par les humeurs d’un compagnon en proie a des problèmes d’alcool, fumeur de cannabis et dont l’instabilité se transforme depuis longtemps en une emprise de tous les instants. Surveillance des déplacements, commentaires sur les tenues vestimentaires et l’aspect physique, reproches façon d’éduquer les enfants : les réprimandes et disputes qui s’ensuivent, d’abord ponctuelles : deviennent le lot quotidien.

Face à cet homme dont elle ne prononce aujourd’hui : Plus le prénom («  aucun intérêt », assène-t-elle). Flavie tente de préserver un semblant de normalité. Entre son travail de secrétaire et le quotidien d’un foyer dont elle porte seule l’organisation, elle tente d’éviter la moindre incartade, le moindre retard, consciente qu’une broutille peut déclencher de la colère. Mais la violence est déjà là.  Verbale, psychologique, physique. Présente, prégnante, effrayante.

Un soir, il en vient à brûler des effets personnels de cette mère de deux enfants sous les yeux de ces derniers, menace de mort en prime.

Flavie dépose sa première plainte.

Elle part, puis revient, persuadée « que tout peut alors s’arranger ». Mais, comme pour de nombreuses femmes victims de violences (on compte, dans ces cas, sept allers-retours en moyenne avant de quitter définitivement le domicile familial. NDRL ), l’urgence, elle aussi, refait surface. Parmi les coups qu’elle reçoit, l’un deux, porté au niveau du ventre, l’empêchera et mène de se rendre à une audience à laquelle elle doit se conformer au sujet… de la garde de ses enfants.

Lorsqu’une assistante sociale active le 115, en 2021, Flavie débarque au CHRS de l’Armée du Salut à la hâte, dans ses Bagages à peine quelques effets personnels, beaucoup de douleurs et les sentiments d’avoir laissé derrière elle une maison dans laquelle tout s’est effondré. Elle ne connaît pas Louviers et ne sait pas combien de temps, elle restera dans un hébergement qu’elle craint :

« Je respire à l’idée que la solution qui m’est proposée va me permettre de ne pas dormir dans ma voiture, mais sur le chemin, je me souviens d’être prise de nausées. J’avais peur de ces sauts vers l’inconnu, car j’avais des repères dans le foyer familial où l’on m’avait déjà accueilli et où j’aurais pu retourner. Mais il fallait que je parte. Et là, en arrivant, je découvre un lieu plein de lumière avec un accueil parfait, des plantes et surtout une chambre et une salle de bain rien que pour moi ». Sans le savoir, elle vient de prendre la première bouffée d’oxygène de ce qui sera son sas de décompression.

S’appartenir de nouveau

Très vite, les démarches s’enchainent. L’équipe du CHRS l’accompagne au commissariat, aux convocations judiciaires, l’aide à réunir les pièces nécessaires à la procédure pour la garde de ses enfants, et l’oriente vers des soignants. Alors qu’elle en souffre depuis quinze ans, Flavie ose enfin faire reconnaitre ses problèmes de santé — une spondylarthrite et une algodystrophie — auprès de la maison départementale des personnes handicapées (MDPH).

En parallèle, un suivi psychologique lui permet de comprendre les mécanismes et les cycles de violence dont elle est depuis si longtemps victime. Les groupes de parole deviennent son repère : « j’ai pris de la hauteur et m’y suis élevée. J’en étais arrivée à un stade ou je ne pensais même plus que je pouvais, moi aussi, avoir des besoins. J’ai appris à les remettre en priorité. Et puis, évidemment, c’est en écoutant d’autres victimes et les psychologues que j’ai enfin « percutés » sur les questions d’emprise, de coercition d’auteur… »

Ce nouveau départ représente par ailleurs 1’occasion de reprendre la main sur la gestion d’un budget auparavant contrôle par son ancien compagnon, qui dépensait sans concertation. La situation familiale, elle aussi, évolue. Sa fille, en grande fragilité, et son fils, en situation de décrochage scolaire, bénéficient respectivement d’un suivi adapté et d’une aide éducative. Ils redécouvrent avec le temps une mère qui — au-delà d’avoir désormais officiellement la garde de ses enfants — sait poser ses limites, tout en instaurant des routines et en préparant des projets de sorties et de week-ends, de partage des passions de l’un réamorce la relation avec l’autre.

Le temps a aussi fait son œuvre sur la vie sociale de Flavie, qui s’est notamment engagée en tant que bénévole d’une distribution alimentaire dont elle est toujours bénéficiaire. « Je me sens utile et, surtout, c’est pour moi une façon de renvoyer l’ascenseur, en m’engageant avec une association aidant des personnes qui, comme moi à l’époque, se trouvent dans une situation très compliquée. Ces structures sont tellement importantes, il faut en parler ! », affirme-t-elle.

Stabilité budgétaire, locataire d’un logement à son nom après avoir bénéficié d’un bail glissant via l’Armée du Salut, capacité à reconnaitre les tentatives de harcèlement de son ex-compagnon, poursuite de son suivi psychologique… : a 39 ans, Flavie a « enfin arrêté de subir ». Sur son poignet, une phrase — « Toujours plus haut » — tatouée en février dernier semble matérialiser ce cap : celui d’une vie qu’elle reconstruit à son rythme. Avec ses choix, ses projets, et beaucoup moins de tension.


Extrait d’un texte lu dans une revue


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