Vates

Si le titre ne vous évoque rien, le contenu vaut lecture. Il décrit un certain monde perçu seulement par quelques-uns. MC

Quand vous rencontrerez quelqu’un de ces penseurs,
Qui marchent gravement, sans bruit, comme des ombres,
Et murmurent, soumis aux lois strictes des nombres,
Un langage rempli d’ineffables douceurs,

S’il écoute, ravi, la note cadencée
Du long, du solennel et mystique refrain,
Que répète la voix de la cloche d’airain
Par la main du sonneur au clocher balancée,

S’il ne fait aux moissons rien qui ne soit permis,
S’il parle sans songer seulement qu’on l’écoute,
S’il s’écarte parfois du milieu de sa route
Pour laisser près de lui de la place aux fourmis,

Si les orbes des cieux arrêtent ses pensées,
Si le large horizon captive son regard,
Si, dans les bois sacrés, il s’enfonce, au hasard,
En semant des lambeaux de phrases commencées,

S’il contemple, interdit, les beaux, couchants vermeils,
Cherchant, à pénétrer au fond du grand mystère
A cette heure coi les soirs sur le front de la terre
Mêlent l’ombre des nuits aux pourpres des soleils,

Oh ! dans les prés fleuris, vous qui paissez les oies,
N’allez pas, bonnes gens, vous dire: « c’est un fou
Qui devant lui chemine, allant il ne sait ou »
Car il marche vaillant par de célestes voies.

C’est un homme pensif et c’est un homme doux,
Ce que, communément, on appelle un poète,
Et qui ne voudrait pas nuire la moindre bête,
Pas mène au moucheron; surtout pas même à vous.

[…]

Je n’entends point parler du froid grammairien
Qui, superbe pédant, si vous le laissiez faire,
Oserait enchaîner la muse libre et fière,
Et lui mettre un boulet, comme au galérien ;

Du versificateur dont les rimes banales
S’enroulent deux à deux autour d’un mirliton,
Qui, voulant s’enlever, débile Phaëton,
Précipite son char par-dessus ses cavales.

Je n’entends point parler du chansonnier grivois,
Du rhéteur cultivant la muse didactique,
Du larron ajustant la plate mosaïque
Des contons dérobés aux hommes d’autrefois;

Mais du conteur habile en tours ingénieux,
Qui module avec, art sa langue cadencée,
Et, mariant le rythme aux sons harmonieux,
Exprime en mots charmants sa subtile pensée;

Mais du chantre inspiré qui sait faire paraitre
Dans toute leur splendeur, les grandes vérités;
Mais du chercheur épris d’exquises raretés,
De l’artiste affolé des beaux côtés de l’Être ;

Mais du rêveur ému dont les nobles amours
Font gémir les sept nerfs d’une lyre vibrante,
Et dont l’esprit ailé, comme une étoile errante,
Trace un bel arc en feu le long de son parcours;

Mais du penseur altier dont l‘âme s’extasie
Devant le pur éclat des sommets du Thabor,
Et qui, sous des berceaux tressés de palmes d’or,
Chevauche hardiment la haute fantaisie.

Un jour on éteindra la voix des lourds canons,
Mais celle du poète on ne la fera taire
Que si l’ombre, à jamais, envahissant la terre,
Effaçait la lumière au front des Parthénons.

C’est que la poésie est l’insondable gouffre,
Réceptacle de paix plus profond que les mers,
Où, pour trouver l’oubli, vont les chagrins amers,
Où plonge l’âme en peine avec le cœur qui souffre;

C’est l’empyrée ouvert aux méditations
S’envolant au plus haut des sphères azurées,
Qui plane comme l’aigle aux cimes éthérées,
Et chantent sur les flots comme les alcyons.

La poésie est l’urne où la nature enferme
La dépense éternelle et l’éternel trésor.
Depuis Léviathan jusqu’à l’insecte d’or,
De l’astre qui rayonne à la graine qui germe.

C’est le temple divin où les recueillements,
Montant, comme l’encens, sous les voûtes bénies,
Entraînent dans l’essaim des strophes infinies,
Avec tous les pardons tous les apaisements.

Claudius Popelin (Ed 1889) Recueil Poésies. Ed. Hachette BNF

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