PÈRES NOËL
Début des années 1970.
Nous sommes une famille habitant sur la Moyenne Corniche. Je suis chef comptable dans un palace. Le temps où un clochard nous a fait l’aumône est loin, j’ai même une Coccinelle Volkswagen. La Moyenne Corniche grimpe sur les hauteurs de Nice en direction de Monaco et de l’Italie.
Le mois de décembre est en sa moitié.
Il pleut comme il pleut sur la Côte d’Azur — des trombes d’eau. Dans une épicerie, j’achète consciencieusement ce qui est inscrit sur la liste que m’a donnée Jeanine quand mes yeux se posent sur un homme dont l’attitude me dit qu’il est confronté à un mur d’incompréhension. Il est dans la cabine téléphonique qui se trouve devant le magasin. Nos regards entrent en communication, il y a un appel dans le sien. Je paie et le rejoins. C’est un Arabe d’une soixantaine d’années, vêtu tel un maçon, des taches de ciment sur ses vêtements, et même sur ses moustaches.
Je demande :
- Que se passe-t-il ?
- Un accident, un ami est tombé d’un étage, mal tombé, ça va pas, il meurt.
- Il faut appeler les pompiers.
- J’ai fait. Mais j’arrive pas à me faire comprendre, je crois, ils comprennent pas bien ce que je dis, il faut que tu m’aides, t’as une voiture ?
- Mais…
- Il faut que tu viennes, vite ! Tu peux sauver.
Son visage est un cri silencieux, un homme de soixante ans qui supplie, c’est grave.
- Viens avec moi, j’habite tout près, je pose ce sac à la maison, ensuite je te suis. Comment tu t’appelles ?
- Youssef. Et toi ?
- Edmond. Comme le poète Edmond Jabès.
- Qui ?
Il n’entend pas.
Cent mètres sous la pluie et on est trempés, deux étages. Olivier et Hugues regardent Youssef avec curiosité.
Olivier, qui a onze ans, dit :
- Vous pleurez, Monsieur ?
Il est très impressionné. Youssef le rassure, pendant que j’explique à Jeanine la situation, dont en vérité je ne sais rien. Je prends les clefs de la voiture et on y va… Où ?
C’est un chantier, je passe devant tous les jours en allant travailler. Youssef me fait garer de l’autre côté de la palissade. La nuit descend et nous sommes au pied d’une échelle, qui mène à un échafaudage. J’ai le vertige, les planches sont mouillées, la pluie coule dans mon cou, j’ai des chaussures en toile. Je devais dîner tranquille. La fin de l’année, ça veut dire les bilans. Une journée de chiffres, et maintenant ce chantier, qu’est-ce que je fous là ?
Ces gars squattent un immeuble en construction, ils n’en ont peut-être pas le droit, je suis un délinquant.
Il y a de la lumière dans un appartement en devenir. C’est là qu’on entre, par la fenêtre d’une future terrasse. Plusieurs ouvriers sont rassemblés autour d’un jeune homme allongé sur un matelas.
Je m’approche, son visage a une teinte verte sous les lampes de chantier, ses yeux me disent la souffrance. Oui, il me semble qu’il meurt.
- Mais comment vous allez le descendre ?
- On va y arriver, on est cinq.
Ils y arrivent.
Ma voiture n’a que deux portes, c’est difficile d’allonger le blessé à l’arrière. Il bave et gémit.
Youssef lui tient la tête, je démarre, nous fonçons vers l’hôpital, aux urgences.
Ma tête est fendue en deux, la partie droite s’est absentée quand la gauche a pris les commandes, brûlé deux feux rouges, klaxonné tous les cinq secondes et emprunté un sens interdit. La droite a peur de cette folie, peur que le blessé ne vomisse dans la voiture qu’il faudra nettoyer ensuite, alors la gauche l’insulte : « Tu sauves un homme imbécile, c’est ta connerie qu’il faudrait nettoyer ! ».
La pluie s’intensifie, je ne vois plus rien. Je m’accroche aux essuie-glaces et j’arrive à l’entrée des urgences.
Des pompiers et des blouses blanches me crient l’interdiction d’entrer par-là, je n’en ai pas le droit. Mais quand ils voient le blessé — Kamel est son nom —, c’est vite, vite un brancard.
Je vais me garer, pas simple dans le centre de Nice. Puis je reviens dans l’hôpital par l’entrée visiteurs. Je cherche Youssef, je le trouve.
Il me dit :
- C’est la rate.
Elle a éclaté dans la chute d’un étage, une planche a basculé sous ses pieds, il est tombé sur le dos au milieu d’un tas de moellons. C’est un infirmier qui le lui a appris. Youssef veut attendre l’opération, moi, je n’ai plus rien à faire ici.
En sortant je croise un pompier :
- S’il était mort dans votre voiture vous auriez été responsable. Ne faites plus ça. C’est notre job.
- Mais…
- Oui, oui, merci pour lui.
Je m’en vais.
Le ciel s’est calmé. Je regarde la ville. Je vois des gens attablés derrière la vitre d’un restaurant, un couple s’embrasser au bord d’un trottoir, un homme promener son chien, je vois du normal. Ma tête s’est reconstituée.
Je remonte sur la Moyenne Corniche comme un cadre que je suis. Jeanine a fait un gratin d’aubergines, il est froid, on le réchauffe, c’est bon, je lui raconte.
Une dizaine de jours plus tard. Le 24 décembre, le soir.
J’ai acheté il y a trois jours un sapin de Noël, on l’a décoré hier. On s’est tous appliqués, j’ai même construit une crèche. On n’a pas beaucoup de santons, juste les trois principaux, plus une vache. Alors j’ai dessiné un décor sur du carton avec les manquants, dont les Rois mages.
Hugues a trois ans, il est excité comme on l’est à trois ans en cette veille de Noël.
Il faut encore mettre les chaussures à côté de l’arbre, ça n’en finit pas, ce n’est jamais le bon endroit.
Quand, après s’être lavé les dents, Hugues est enfin dans son lit, je lui raconte une histoire. Olivier, sur la mezzanine, me chuchote qu’il l’a déjà entendue, et que donc, je me répète. Hugues résiste au sommeil, il voudrait voir le barbu des publicités Coca-Cola et me questionne sur comment il va entrer dans notre salon puisqu’il n’y a pas de cheminée chez nous, Olivier lui dit qu’il arrivera par le conduit des poubelles. Hugues n’aime pas cette image, mais finit par s’endormir.
Avec Jeanine, on se raconte d’autres Noël. On ouvre une bouteille de champagne.
Ensuite, le temps vient de garnir le pied de l’arbre, en silence on sort les cadeaux du placard.
Quand soudain, ça cogne doucement à la porte.
Jeanine va ouvrir, puis revient et, les yeux riants, m’invite à la rejoindre.
Ils sont cinq, cinq sourires de bonheur. Le premier est Youssef.
Leurs bras sont chargés de boîtes de toutes les couleurs. Kamel s’en est sorti.
Au matin, le lendemain, sous le sapin, jamais Hugues et Olivier n’avaient déchiré autant d’emballages.
Edmond Baudoin. Recueil » Une pincée de confettis ». Ed. du Sonneur.
En fait, cette histoire m’a fait repenser à ces personnes d’origine étrangère, mortes de ne pas avoir été prises au sérieux par ceux qui auraient dû les secourir.
Les deux facettes de notre monde.