Trump, OTAN… et l’UE.

Le point de vue de

Federico Santopinto (1) est directeur de recherche à l’IRIS, responsable du Programme Europe, UE, OTAN sur les questions UE/OTAN.

Au cours des deux dernières décennies, l’Histoire a connu plusieurs accélérations brutales que les Européens n’ont pas vues venir, et qui les ont laissés tétanisés. Le dernier drame en date est la rupture de la relation transatlantique, officiellement entérinée, pour ceux qui ne l’avaient pas encore compris, le 4 décembre 2025.

En publiant, en cette fin d’année, une nouvelle Stratégie de sécurité nationale, les États-Unis de Donald Trump ont adressé plusieurs messages à leurs soi-disant partenaires atlantiques. Certains sont d’ordre idéologique et portent sur des thèmes comme l’immigration ou l’identité nationale. D’autres, en revanche, sont beaucoup plus concrets et opérationnels : ils dessinent une véritable feuille de route.

Dans les domaines géopolitique et stratégique, le message adressé au Vieux Continent est on ne peut plus concret, et il est double. Premièrement, les Européens doivent « européaniser l’OTAN ». Deuxièmement, ils doivent mettre de côté l’Union européenne (UE), voire la dissoudre. Or, ces deux injonctions sont étroitement liées entre elles. Ce serait une erreur de les analyser séparément.

Européaniser l’OTAN

L’idée d’européaniser l’OTAN ne vient en réalité pas de Washington. Elle a d’abord germé à Bruxelles, avant d’être subtilement détournée par le locataire de la Maison-Blanche. Pour comprendre ce que le président des États-Unis entend par européanisation de l’OTAN, il faut d’abord distinguer ce concept d’une autre notion, qui l’a précédé et qui est elle aussi d’origine européenne : celle de pilier européen de l’OTAN.

Dans un passé encore récent, la notion de pilier européen de l’OTAN ne prenait pas en compte l’hypothèse d’un désengagement américain. Les Européens se demandaient plus simplement comment ils pouvaient renforcer leurs capacités militaires, afin de mieux contribuer à l’Alliance et rééquilibrer ainsi le partage du fardeau sécuritaire avec les États-Unis. Au fond, pour qu’une institution repose sur des bases solides, se disaient les Européens, elle doit s’appuyer sur des piliers de taille comparable. L’enjeu était donc de se mettre à niveau par rapport à l’effort fourni par les États-Unis.

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump a bouleversé ce paradigme et contraint les Européens à revoir leur logiciel stratégique. Craignant que les États-Unis ne se désengagent complètement du continent, ils ont élaboré le concept d’ « européanisation » de l’OTAN, dans l’espoir de les maintenir à bord. Cette notion ne se limite pas à un simple rééquilibrage des rôles entre Européens et Américains : elle postule que les forces engagées au sein de l’Alliance soient principalement européennes, tout en conservant les États-Unis au cœur du dispositif otanien.

Donald Trump a repris cette idée à son compte, en y ajoutant un détail non insignifiant. À ses yeux, l’Europe doit certes réapprendre à se défendre seule, mais elle doit le faire en dehors de toute ambition politique d’intégration ou d’autonomie stratégique. Les Européens sont ainsi invités à demeurer au sein d’une Alliance dont les États-Unis entendent se tenir à distance, tout en continuant à la superviser. Cette posture leur permettrait au passage de garder la main sur le réarmement du continent, appelé à se poursuivre principalement par l’achat de systèmes militaires américains. En contrepartie, les États-Unis s’engageraient à ne pas abandonner l’Alliance et à soutenir les Européens en cas de conflit en appliquant le principe « leading from behind », déjà mis en œuvre en Libye.

Annihiler l’UE

Dans ce schéma, l’Union européenne n’a pas sa place. Elle est sommée de se mettre en retrait, voire de disparaître de l’équation. Depuis quelques années, en effet, elle a eu l’impertinence d’esquisser une nouvelle politique industrielle à visée stratégique, interventionniste et protectionniste, susceptible de concurrencer les entreprises américaines des secteurs militaire et dual. Cette politique, qui concerne d’abord la défense, reste certes embryonnaire et lacunaire, mais elle pourrait s’avérer prometteuse. Elle marque en tout cas une étape importante dans la longue et tourmentée histoire de l’intégration européenne et dans la quête d’autonomie stratégique.

En attaquant frontalement l’Union européenne tout en demandant, parallèlement, d’européaniser l’OTAN, Donald Trump cherche à enrayer cette dynamique. Il veut que les Européens coopèrent dans le cadre de l’Alliance afin d’éviter qu’ils ne s’intègrent politiquement, au sein de l’UE.

Que veulent vraiment les États membres de l’UE ?

La plupart des capitales européennes, de leur côté, ne voient pas cette option d’un si mauvais œil. Elles ont toujours eu une attitude bipolaire face au processus d’intégration : elles l’appellent de leurs vœux le jour et le redoutent la nuit, surtout lorsqu’il s’adresse au secteur de la défense. L’européanisation de l’OTAN leur apparaît dès lors comme une solution commode, puisqu’elle leur permettrait de coopérer militairement dans le cadre intergouvernemental de l’Alliance, tout en contournant l’UE et en continuant ainsi à cultiver l’illusion de leur souveraineté nationale. À travers cette approche, toutefois, c’est la pérennisation de la souveraineté des États-Unis sur leur continent qu’ils finiraient par cultiver.


IRIS – Source (Lecture libre)


(1) Il est spécialisé dans l’intégration européenne en matière de défense et de politique étrangère, ainsi que dans les relations transatlantiques et dans l’OTAN. Federico Santopinto a également travaillé sur la coopération militaire et sécuritaire entre l’Union européenne (UE) et l’Afrique. À ce titre, il suit également les politiques de coopération au développement de l’UE utilisées comme outil de prévention et de gestion des conflits.


3 réflexions sur “Trump, OTAN… et l’UE.

  1. bernarddominik 13/12/2025 / 12h08

    Une vue très pertinente. Mais elle n’envisage pas une vraie solution géopolitique : c’est que la Russie rejoigne l’UE, ce qui la libérerait de la menace chinoise en Sibérie (la Chine n’a jamais reconnu sa frontière avec la Russie) et cela apporterait à l’Europe les ressources minières qui lui manquent.
    Les USA veulent se recentrer sur l’Amérique, les européens doivent en tirer les conséquences.

    • Libres jugements 13/12/2025 / 15h16

      Pas sûr que cette proposition plaise à beaucoup, la Russie reste pour nombre de Français le pays du collectivisme, du bolchevisme, de l’Ours le couteau entre les dents, de la faucille et le marteau, du pouvoir ouvrier contre la finance… sans parler des pratiques d’espionnages et d’interdictions induit dans ses gènes… et déportation en Sibérie.
      Même si Marine verrait d’un œil favorable cette union, je ne suis pas sûr que l’État français majoritairement de « Droite Catho » depuis plusieurs siècles, fasse le tremplin au PCF (et autres socialos anars), en décidant d’une Union avec la Russie — même si la France n’est plus ni une puissance économique, ni diplomatique — l’Europe serait-elle partie prenante (a priori même pas en rêve). Est-ce bien, est-ce mal, avec un Poutine au pouvoir (ou un autre dictateur dont la Russie, est friand), je doute fortement de cette proposition.

      • bernarddominik 13/12/2025 / 19h26

        Pourtant face aux géants Chine et Inde et aux très riches USA, la solution aux problèmes de l’Europe est plus vers la Russie que les USA, c’est le seul moyen de parler sur un pied d’égalité aux 3 grands, d’accéder à des ressources que nous n’avons pas tout en apportant à la Russie la population et puissance industrielle et financière qui lui manquent. Le marché européen est plus important que celui des USA, si on applique réellement les traités européens on n’a pas besoin des USA. Quant au régime politique, la Russie n’a pas de tradition démocratique, mais d’une part Poutine n’est pas éternel, d’autre part il existe des forces démocratiques en Russie.

Identifier vos commentaires ; sinon c'est direction poubelle.