COMPLAINCTES

SVP, faites l’effort de lire ce texte du XVIe… Merci

À la Terre

O terre basse, où L’Homme se conduict,
Responds (hélas) à ma demande triste :
Où est le corps, que tu avois produict,
Dont le départ me tourmente, et contriste ?
L’avois tu faict, tant bon, tant beau, tant miste,
Pour de son sang taindre les dars pointus
Des Turcz maulditz ? Las ilz n’en ont point euz
De plus aymant vray honneur, que icelluy :
Qui mieulx ayma là mourir en vertus,
Qu’en déshonneur suivre plusieurs batus.
Tel vit encor, qui est plus mort que luy.

À la Mer

Ô cruaulté de impetueuses vagues,
Mer variable, où toute crainte abonde,
Cause mouvant, dont trop cruelles dagues
L’ont faict périr de mort tant furibunde.
Si hault désir de congnoistre le Monde
T’avoit transmis si gentil personnaige,
Las falloit il, qu’en la fleur de son âge
Par devers toy si rudement le prinses,
Sans plus revoir la court des nobles Princes,
Où tant il est à présent regretté?
O Mer amere aux mordantes espinces
Certainement ce qu’arrestes, & pinces,
Au gré de tous est trop bien arresté.

À Nature

Hélas nature, où est la bonne grâce,
Dont tu le feis luyre par ses effectz ?
Formé l’avois beau de corps, & de face,
Doulx en parler, et confiant en ses faictz
D’honnesteté estoit l’ung des parfaitcz,
Car en fuiant les picquans espinettes
D’oisiveté, Flustes, et Espinettes
Bruyre faisoit en tres doulce accordance :
Du Luz sonnoit motet; et chansonnettes :
Dancer sçavoit avec et sans sonnettes,
Las or est-il à sa dernière dance.

À la Mort

Las or est-il à sa dernière dance,
Où toy la Mort luy as faict sans soulas
Faire faulx pas, et mortelle cadance
Soubz dur Rebec sonnant le grant hélas.
Quant est du corps, vray est que meurdry l’as,
Mais de son bruit, où jamais n’eut frivole,
Maulgré ton dard, par tout le Monde il volles,
Tousjours croissant, comme Lys qui fleuronne.
Touchant son Ame, immortelle couronne
Luy a donné celluy pour qui mourut :
Mais quelcque bien encor que Dieu luy donne,
Je suis contrainct par Amour, qui l’ordonne,
Le regretter, et mauldire Baruth.

À Fortune

Fortune hélas muable, et desreiglée,
Qui du palud de Malheur viens, et sors,
Bien as monstré que tu es avveuglée,
D’avoir getté sur luy tes rudes sortz :
Car si tes yeux de inimitié consors
Eusses ouvers, pour bien apercevoir
Les grands vertus, qu’on luy a veu avoir,
Pitié t’eust meue à le retenir seur :
Mais tu ne veulx de toymesme rien veoir,
Pour aux humains faire mieulx assavoir,
Que plus te plaist cruaulté, que doulceur.

Marot conclud

La Terre dit, qu’à bon droit peut reprendre
Ce qu’elle a fait, quoy qu’on ait desservy.
La Mer respond, que sain le sceut bien rendre
En Terre ferme, où soubdain fut ravy.
Nature dit, que Mort a l’audivy
Par-dessus elle, & qu’en rien ne peult mais.
La Mort respond, que les plus grans jamais
N’espargnera. Et Fortune l’infâme
Dit, qu’elle est née à faire tort, & blasme.
Laissons la donc en sa coustume vile :
Et supplions le filz de nostre Dame,
Qu’en fin es Cieulx il nous face veoir l’âme
Du feu Baron, dict Jehan de Malleville.

Amen.


Clément Marot. Recueil « D’œuvres poétiques complètes » (entre 1539-1544). Tome 1. Ed. Gérard Defaux.

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Complainte de C. Marot dédiée au Baron De Malleville, qui servit jadis de secrétaire à Marguerite De France, sœur unique du Roy, elle fut tué par des Turcs à Baruth.


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