« Un sondage ne devrait pas permettre de dire ce qui est bien ou mal », juge le sociologue Hugo Touzet
La fabrique de l’opinion via les sondages – et sa critique – est particulièrement documentée en France. Mais quid de la fabrication des sondages eux-mêmes ? Dans Produire l’opinion, enquête sur le travail des sondeurs, le livre issu de sa thèse, sorti le 12 septembre aux éditions de l’Ehess, le sociologue Hugo Touzet raconte les mois qu’il a passés en 2017 au sein même d’un institut de sondage pour faire son enquête. Comme partout, la pression économique pèse sur la qualité d’une production qui lui paraît tout de même nécessaire.
- L’immersion au plus près des réalités concrètes d’un institut a-t-elle changé votre vision des sondages ?
Je me suis rendu compte des contraintes économiques et méthodologiques. Les sondeurs connaissent très bien les critiques à leurs sujets. Ils les ont étudiées dans leurs parcours universitaires en sciences humaines et sociales, à Sciences-Po, etc. Mais il y a tout un tas de situations dans lesquelles ils ont du mal à les intégrer dans leur pratique quotidienne.
Ce qui m’intéressait, c’était cette tension permanente entre la volonté de faire les plus belles études possible selon les critères les plus scientifiques possible et les injonctions des clients, le travail en sous-effectif, à flux tendu, avec des budgets contraints, etc.
- En travaillant finalement quelques mois dans un institut, avez-vous pu entrer dans la boîte noire des fameux « redressements » ?
Dans les sondages d’intentions de vote – les seuls pour lesquels les redressements sont aussi importants –, il y en a de plusieurs types. Il y a d’abord les redressements sociodémographiques : comme dans tout sondage, si votre échantillon est mal calibré, si par exemple au lieu d’avoir 52 % de femmes vous en avez 50 %, vous allez adapter leur poids. C’est la même chose pour le redressement basé sur les votes antérieurs.
C’est de l’arithmétique, il n’y a pas vraiment d’enjeu, c’est transparent. Le redressement politique, celui que vont faire les directeurs des instituts ou des départements opinion, est plus obscur. Ils vont avoir à disposition tout un tas de matrices de transfert, tout un tas de données, puis ils vont attribuer des points supplémentaires ou en enlever à certains candidats.
Ça ne va pas fondamentalement changer les choses, entre 0,5 et 1,5 point maximum. Cette étape-là, je n’ai pas pu l’observer, mais la plupart des sondeurs non plus. C’est obscur, y compris à l’intérieur des instituts. Les gens que j’ai pu interroger me disent que c’est le « pré carré » des directeurs. C’est une compétence « rare » qui entretient une sorte de prestige autour des directeurs d’institut, ça leur donne une position spécifique dans la chaîne de production et ils ont tout intérêt à garder leurs « secrets ». Il y a une mystique autour de ça, mais ça a au final moins d’importance que les redressements arithmétiques.
- Vous développez l’idée que les sondeurs sont en quête de scientificité. Est-ce une posture de légitimation pour mieux vendre leur produit ou, malgré tout, est-ce un métier qui se rapproche du domaine des sciences ?
Je n’attribue pas du tout de cynisme aux sondeurs. Bien sûr, l’argument de la scientificité sert aussi à vendre, puisque ça fait plus sérieux. Mais c’est une réalité. La profession a été fondée à la croisée du champ purement économique, du champ politique et du champ scientifique. Des sondages, on en fait à l’Insee, à l’Ined, dans les universités… C’est un outil qui repose sur des préceptes scientifiques.
- Les sondages d’opinion politique comptent pour une toute petite part dans les chiffres d’affaires des instituts. Pour autant, ce ne sont pas des outils désintéressés…
Non, clairement pas. Les sondages d’opinion sont la vitrine de l’institut. D’abord, parce qu’ils font connaître votre marque. Ensuite parce que, au fond, les élections sont le seul moment où on peut vérifier si ce que disent les sondeurs est vrai. Un des fondateurs de la profession aux États-Unis, George Gallup, disait que les intentions de vote constituaient le test à l’acide des sondages.
Dans l’industrie, c’est un test utilisé pour voir la robustesse du métal. Si votre institut se plante systématiquement aux élections, on ne va peut-être pas vous commander des sondages pour faire vendre des voitures. Mais cet argument strictement marketing et commercial ne suffit pas. C’est aussi une profession qui, dès ses débuts, s’est pensée comme un maillon indispensable de la démocratie parce qu’elle permettrait de savoir en tout temps et sur tous les sujets ce que pensent les gens. Ce discours, on le retrouve chez les premiers sondeurs et chez ceux d’aujourd’hui.
- Les sondages d’opinion s’inspirent des « votes de paille » organisés par la presse états-unienne, qui demandait directement à ses lecteurs ce qu’ils pensaient, voire ce qu’ils allaient voter. A-t-on toujours voulu anticiper le résultat des élections ?
Oui, on a toujours voulu anticiper le résultat des élections à partir du moment où il y en a eu. Cela permet de comprendre que l’opinion publique, et notamment la manière dont elle est mesurée, dont elle est mise en récit socialement, dépend du type de régime politique dans lequel on vit. Les « votes de paille » naissent aux États-Unis quand naissent les scrutins où les gens élisent leurs représentants au suffrage universel. Parce que le citoyen, individuellement, est celui qui vote pour ses représentants, il devient le bon échelon à interroger. Mais la méthode n’était pas du tout représentative.
La science, le développement des outils statistiques ont permis de produire des choses plus précises et les sondages prennent le relais. On pourrait même remonter plus loin : sous l’Ancien Régime, la monarchie absolue avait aussi besoin de mesurer l’opinion. Ce qu’ils appelaient alors l’opinion n’avait rien de représentatif, il n’y avait pas de questionnaires. Mais le pouvoir envoyait des agents royaux dans les lieux de sociabilité, pour voir ce qui se disait et saisir l’humeur du moment.
- George Gallup, voyait dans les sondages d’opinion le retour des « town meetings », une vieille pratique de démocratie directe états-unienne. Dès l’origine, les sondages ont-ils l’ambition de remplacer le vote ?
Quand Gallup reprend les « town meetings », c’est une manière de s’inscrire dans une filiation intellectuelle. Ceux-ci ne remplaçaient pas le vote, mais il y avait cette idée que les représentants politiques locaux élus, sur plein de sujets, ne faisaient pas ce qu’ils voulaient : pour construire une école, un maire devait convoquer ses administrés pour débattre et faire accepter son projet.
La très forte croissance démographique a rendu difficile la possibilité de mettre tout le monde dans une même salle. Gallup affirme que « grâce aux sondages on peut recréer ces town meetings ». Le débat a lieu dans les journaux et le sondage permet de voir ce que les gens en pensent…
Le discours n’a jamais été de vouloir remplacer le vote, mais d’être un complément indispensable. Gallup prétendait qu’avant les sondages la démocratie se limitait au vote. Or, le problème du vote, c’est qu’il n’y en a pas tous les jours. Entre deux votes, les gens peuvent changer d’avis et cela ne permet pas nécessairement de saisir pourquoi ils choisissent tel ou tel candidat : par accord ou par opposition à l’autre, par exemple.
- En lisant votre livre, on peut conclure que rien ne distingue l’industrie des sondages des autres secteurs économiques. La rentabilité, la pression sur les effectifs, le travail en urgence, comme ailleurs, pèse sur la qualité des produits…
Exactement. Il y a les mêmes enjeux d’horaires, de masse salariale qui font qu’on va être tout seul à gérer six enquêtes parce qu’une collègue en burn-out ou en congé maternité n’a pas été remplacée. Les sondeurs vont avoir envie de faire des choses beaucoup plus poussées, mais le client va nous dire qu’il n’a pas cet argent à dépenser ou s’en fiche.
Devant une proposition de questionnaire un peu plus rigoureux, le client peut dire non, car il veut quelque chose de plus « cash » pour avoir des résultats plus nets. Ce sont autant de contraintes qui se retrouvent ailleurs dans le privé, mais en l’occurrence aussi dans la recherche publique. Nous sommes les premiers à nous en plaindre en permanence : quand on a moins de moyens, on fait aussi de la moins bonne recherche.
- Vous rappelez que, même chez les critiques des sondages, personne ne remet en cause « la possibilité d’étudier la société à l’aide de dispositifs mesurant les représentations, les attitudes et les opinions ». Est-ce à dire que le problème, c’est avant tout un usage immodéré et une lecture déraisonnable des sondages ?
Il faut penser le couple médias-sondages. Aujourd’hui, les sondages rendent viable le modèle économique de tout un tas de médias, notamment les chaînes d’information en continu. C’est un instrument assez rapide et pas cher, qui évite aux médias d’avoir à envoyer des reporters sur le terrain, ce qui est plus onéreux.
La question est moins l’outil lui-même que l’usage. Un sondage – les sondeurs passaient leur temps à me le répéter – ne devrait pas permettre de dire ce qui est bien ou ce qui est mal, légitime, juste ou pas, mais devrait donner des tendances. Or, les sondages sont souvent utilisés par certains médias pour cadrer l’information, pour mettre à l’agenda certains sujets plutôt que d’autres, ou les orienter.
- Faut-il plus de réglementations, notamment par la Commission des sondages, qui a aujourd’hui peu de moyens ?
Il y a un enjeu du côté de la Commission des sondages, mais aussi sur la formation des journalistes, pas seulement les jeunes. Ce que j’essaie de mettre en lumière, c’est que le problème fondamental est économique. Tant que nous serons toujours dans la course à la baisse des coûts, donc aux sondages les moins chers et les plus rapides possible, nous n’aurons pas des données de meilleure qualité pour étudier le monde social. Or, c’est quand même à cela qu’ils sont censés servir.
Propos receullis par Rachel Garrat-Valcarcel. Source