Un soleil tamisé entre dans la pièce, boudoir ou sanctuaire. Depuis combien de temps suis-je étendu, ouvert et brûlant, sur ce dallage ? Écorché, dépouillé, et pourtant mon sang ne coule pas ! Mais entre mes côtes que l’air traverse, un grandissant bruissement ne cesse, comme un roucoulement de volière. Ma tête est vivante et sous mes paupières que je m’efforce de tenir mi-closes pour simuler le sommeil, je regarde aller et venir, s’activant à je ne sais quelle infernale préparation, mes ravissantes tortionnaires : deux filles nues, avec des membres grêles d’enfant, et autour d’elles l’odeur suffocante des femmes en amour.
L’une s’est assise, cuisses ouvertes, sur une sorte de pouf en cuir fauve qu’elle a pris soin de placer devant moi. Son sexe proéminent, rose et rasé, s’agite comme le museau du chat affamé guettant un pinson.
L’autre, plongeant ses longs bras blancs dans ma poitrine, en extirpe un pigeon rouge aux ailes battantes, dont je vois, au sommet du poignet qui l’étreint, s’affoler le regard. Aussitôt la fille enfonce la petite tête soyeuse dans l’ouverture béante dont j’aperçois nettement s’entrouvrir, puis s’arrondir les deux lèvres mauves et gonflées qui se referment sur cette proie tel un nœud coulant, avec un bruit de clapet.
Alors celle qui est assise, s’étirant dans un spasme brutal, visage renversé, jambes battant l’air, lance un râle dont le bruit multiplié parvient à mes oreilles comme le cri épouvantable du sanglier traqué. Quelques secondes suivent, pareilles à des siècles. Je n’entends plus que le froissement, qui décroît, de l’oiseau étouffant. Je ne vois plus, entre les cuisses dont les soubresauts se ralentissent, que les battements d’un éventail de pourpre qui lentement retombe, loque inerte.
L’autre finalement arrachera ce torchon de plumes pour me le jeter à la face, avec un curieux rire de triomphe. Et, devant mon regard qui en épie à nouveau le déroulement dans une angoisse grandissante, le même jeu recommence, accompagné de mille regards, baisers et minauderies auxquels je n’ai nulle part. Depuis combien de temps le même jeu recommence-t-il ?
Tout mon corps parfois palpite encore et tressaute, mais je sais que bientôt, quand le dernier oiseau rouge aura quitté la cage de mes côtes, elles s’enfuiront dans un hourvari de rires las et de petits cris, les deux filles menues et cruelles, prêtresses parfumées de ce lieu hors de tout, mais non hors du temps ! me laissant là, condamné à me dessécher sur ce dallage, comme un hareng-saur jeté dans une basse-cour.
Marcel Béalu. Recueil « Poésie érotique ». Ed. Segher