Le sort de Gaza en 38 pages

Un document de 38 pages, qui circule dans l’Administration Trump et révélé par le Washington Post dimanche 31 août, prévoit de déplacer toute la population du territoire palestinien, qui serait placé sous administration états-unienne pendant dix ans pour le transformer en un centre touristique et technologique. Un projet conforme au plan de nettoyage ethnique présenté par le locataire de la Maison-Blanche en février dernier.

Il y avait jusqu’alors des mots. Il y a désormais un plan ficelé sur des ruines toujours fumantes. Ce 31 août, le Washington Post a révélé un document qui circule dans l’Administration Trump pour l’avenir de la bande de Gaza.

Cette brochure très détaillée de 38 pages, intitulée Reconstitution, accélération économique et transformation de Gaza (GREAT, selon l’acronyme anglais), expose le projet de tutelle états-unienne sur l’enclave palestinienne pour une période d’au moins dix ans durant laquelle le territoire serait transformé en zone touristique – la fameuse « riviera » de Donald Trump – et en pôle de technologies de pointe.

Washington ne se cache plus de participer au nettoyage ethnique avec Israël. La fuite de ce document intervient au moment où se prépare l’invasion contestée de Gaza-ville, mais permet de faire oublier l’absence d’avancée sur les négociations tout en projetant certains acteurs, notamment arabes, dans « l’après ».

Pour parvenir à leurs fins, les États-Unis envisagent le déplacement des 2 millions d’habitants, soit par des départs prétendument « volontaires », soit par un déplacement forcé vers des zones sous contrôle et soumises à autant de restrictions.

La Libye, l’Éthiopie, le Soudan du Sud, l’Indonésie, voire le Somaliland, qu’aucun pays ne reconnaît pour l’heure, ont déjà été présentés comme des solutions potentielles pour la déportation des Palestiniens.

Interrogé en février sur Fox News sur la possibilité pour les habitants de revenir une fois Gaza reconstruite, Trump est clair : « Non, ils ne reviendraient pas, car ils auront des logements bien meilleurs » ailleurs. 

Comme une traduction administrative de l’affirmation de l’ancien chef du renseignement israélien, Aharon Haliva, selon laquelle les Palestiniens « ont besoin d’une Nakba de temps en temps », en référence au nettoyage ethnique de 1948 qui servit de fondement à l’établissement du projet colonial.

  • 30 % des terres de Gaza accaparées pour une durée allant jusqu’à 99 ans

À grand renfort de cartes, de graphiques, de futurs plans d’aménagements et de photos de gratte-ciel générées par l’intelligence artificielle, le document permet de comprendre comment une « Gaza prospère » pourrait s’insérer dans l’architecture régionale pro-américaine dans le cadre des accords d’Abraham. Ces accords, initiés lors du premier mandat du président Trump en 2020, visent à la normalisation des relations des pays arabes avec Israël, sans que la question de l’autodétermination palestinienne soit réglée.

Les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc les ont déjà rejoints. Tandis qu’Israël remodèle la région par la force, la priorité des Américains reste de convaincre l’Arabie saoudite de rejoindre ces accords. « Le redressement de Gaza dépend du démantèlement du Hamas et de sa réintégration dans la région », indique ainsi le document, faisant du territoire un carrefour stratégique du commerce entre l’Europe, les pays du Moyen-Orient et l’Asie et un pont d’or aux nouvelles routes énergétiques venues d’Inde via le Golfe.

Pour ce faire, les États-Unis envisagent une zone économique spéciale allant de Sdérot (Israël), au nord, à El-Arich (Égypte), au sud. Un projet qui n’oublie pas l’exploitation des champs de gaz et de pétrole au large de Gaza, au-delà de ceux situés dans les eaux territoriales israéliennes.

En plus d’en finir avec les foyers de contestation dans un Gaza présenté comme un « proxy iranien », Washington envisage un territoire exclusivement marchand et sous contrôle technologique : « À l’instar de la stratégie de Haussmann dans le Paris du XIXe siècle, ce plan vise à s’attaquer à l’une des causes profondes de l’insurrection qui sévit actuellement à Gaza : son aménagement urbain », explique le rapport états-unien.

Dans le droit fil de la stratégie coloniale israélienne, c’est un vol caractérisé des terres auquel s’adonneraient les États-Unis, qui prévoient que le capital initial repose sur la location par un trust de « plus de 30 % des terres publiques de Gaza (…) pour une durée de 25 à 99 ans ».

  • Une économie de 23 000 dollars par expulsion

En l’échange, chaque Palestinien qui accepterait de quitter sa terre se verrait allouer une somme de 5 000 dollars en espèces et une enveloppe pour couvrir quatre ans de loyer et un an de nourriture. Tout semble calculé puisque, selon ce plan, le départ de chaque habitant permettrait au trust d’économiser 23 000 dollars, par rapport au coût du logement temporaire et des services de « survie » dans les zones dites sécurisées pour ceux qui restent.

Sous Donald Trump, les États-Unis n’ont désormais plus rien à envier à une république bananière : son gendre, Jared Kushner, qui possède de nombreux intérêts privés dans la région, et la fondation de l’ancien premier ministre britannique Tony Blair sont étroitement associés à l’élaboration des projets.

Ils participaient ainsi à une réunion, le 27 août, à la Maison-Blanche, sur le futur de Gaza. Selon Washington, les bénéfices pourraient même être quatre fois supérieurs à l’investissement initial de 100 milliards de dollars, à l’issue de la période de dix ans. Le projet prévoit enfin des investissements émiratis et saoudiens à travers le Saudi Binladin Group, fondé par le père d’Oussama Ben Laden.

Le placement du territoire palestinien sous administration du GREAT Trust pendant dix ans, avant de laisser place à une obscure « entité palestinienne réformée et déradicalisée », ne fait évidemment nulle mention d’un État palestinien à terme. Le document balaye ainsi d’un trait de plume la proposition arabe.

Cette dernière suggérait de former un gouvernement composé de technocrates de Gaza et de responsables de l’Autorité palestinienne, financé par les États du golfe Persique. Elle prévoyait en outre le déploiement de forces de maintien de la paix arabes et la formation de policiers en Égypte pour travailler au désarmement.

Sous couvert de « nouvelles technologies » et de quartiers ultra-sécurisés, l’Administration Trump entend renforcer la balkanisation déjà en cours du territoire et la surveillance algorithmique des populations restantes sur le modèle du profilage social en place en Cisjordanie.

L’idée même de gestion de l’enclave par un trust annihile toute possibilité de gouvernance politique, voire d’unité avec la Cisjordanie occupée. Une manière d’en finir de facto avec la solution à deux États et de troquer l’autodétermination contre des promesses de retombées économiques qui bénéficieront avant tout aux sociétés israéliennes et étrangères.


Lina Sankari. L’Humanité. Source (Extraits)


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