Gergovie, quoi Gergovie ?

Perché sur un plateau volcanique à plus de 700 mètres d’altitude, Gergovie, lieu de la célèbre victoire de Vercingétorix sur César en 52 avant notre ère, est devenu un symbole national.

C’est sous Napoléon III que Gergovie entre pour la première fois dans l’imaginaire français. À travers la publication du texte La Guerre des Gaules, annoté par l’empereur lui-même, et le lancement de fouilles sur les sites de la campagne de César, le second Empire cherche à ancrer la France moderne dans une filiation glorieuse, mêlant héros gaulois et continuité impériale.

Dans ce contexte, Gergovie n’est pas seulement un site archéologique : c’est un emblème politique, celui de la résistance victorieuse contre Rome. Mais les campagnes de fouilles successives, de Napoléon III à aujourd’hui, ont laissé leurs traces. Ici, les archéologues fouillent autant la terre… que les archives des fouilles passées.

  • Un travail de fouille archivistique

« À Gergovie, on ne travaille pas sur un site vierge », explique Yann Deberge, archéologue à l’Institut national de recherche en archéologie préventive (Inrap), lors d’une visite organisée sur le site fin juin. Depuis plus de cent cinquante ans, des générations d’archéologues ont ouvert le sol, parfois en profondeur, parfois plus discrètement. Tranchées anciennes, déblais, murs partiellement redressés, traces de vie de chercheurs… ces éléments forment une stratigraphie des fouilles elles-mêmes qui sont autant de sources d’information.

« En identifiant ce qui a été fouillé, comment, et pourquoi, on comprend aussi l’évolution des méthodes archéologiques », précise l’archéologue. Ce travail de fouille du sol s’accompagne également d’un travail de fouille archivistique. C’est le rôle essentiel de Marion Dacko, archéologue et historienne des fouilles. Son terrain à elle, ce sont les carnets, les photographies anciennes, les plans, les lettres, les publications oubliées. « Pour comprendre ce que nous voyons aujourd’hui sur le site, il faut aussi savoir ce qui a déjà été vu, interprété, et parfois mal compris », explique-t-elle.

En recoupant les observations de terrain et les archives, elle aide à recontextualiser les vestiges et à reconstituer les logiques des campagnes passées. « On collecte les archives de terrain, c’est-à-dire toute la documentation que les archéologues n’ont jamais publiée : les journaux de fouilles, les croquis, les notes, les photos, les échanges qu’ils ont eus avec différents correspondants scientifiques. Nous suivons ainsi une cinquantaine de pistes à travers l’Europe pour pouvoir récupérer de la documentation inédite liée au site de Gergovie », poursuit la chercheuse.

  • « Gergovie est un miroir »

Ce travail à deux voies – terrain et archives – donne une profondeur nouvelle aux recherches. Il permet aussi aux archéologues de prendre du recul sur leur propre pratique. « Gergovie est un miroir. Il nous oblige à penser à notre manière de produire du savoir et la porte monumentale mise au jour récemment en est un bon exemple. Elle avait été effleurée lors d’une campagne ancienne, mal interprétée, puis oubliée », poursuit Yann Deberge. Ce n’est qu’en croisant les relevés anciens et les données actuelles que son rôle défensif a pu être confirmé.

Parmi les découvertes les plus récentes sur le site, le quartier des artisans situé à proximité de la porte monumentale offre un éclairage nouveau sur l’organisation urbaine de Gergovie. Les fouilles ont révélé des bâtiments alignés, des foyers, des structures de travail, des aménagements viaires, qui témoignent d’un espace dédié à une activité artisanale probablement intense.

Participer à une histoire de la connaissance, vivante et évolutive

« On est clairement dans une logique de production, peut-être du métal ou de la céramique, explique l’archéologue avant de poursuivre : le quartier suit un axe structurant, avec des plans cohérents et une fonction bien identifiée. Cela bouscule l’image d’un oppidum purement défensif : Gergovie était aussi un lieu de vie active, économique et organisée. » Cette zone artisanale, encore en cours d’étude, confirme l’existence d’un urbanisme gaulois structuré, bien plus élaboré que ne l’ont longtemps laissé croire les stéréotypes.

Fouiller Gergovie, ce n’est donc pas reconstituer un passé figé. C’est participer à une histoire de la connaissance, vivante, incomplète, évolutive. C’est aussi assumer que les Gaulois ne sont pas les seuls à hanter le plateau : des générations de chercheurs y ont laissé leur empreinte, dans les pierres comme dans les archives. « Cette lecture héroïque du passé a longtemps orienté les interprétations »

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3 questions à Yann Deberge,
responsable d’opération à l’Inrap.

Que vous apprend la superposition des fouilles anciennes sur le terrain ?

Elle nous oblige à réfléchir à notre propre méthode. À Gergovie, on travaille sur un site déjà fouillé, parfois mal documenté. Les erreurs ou intuitions des générations précédentes font partie de ce que nous étudions. Cela enrichit notre regard : ce n’est pas un obstacle, mais un matériau scientifique à part entière.

Comment le site de Gergovie a-t-il influencé le roman national ?

Dès les premières recherches sous Napoléon III, le site est mobilisé dans la construction du roman national : il devient le lieu d’une victoire gauloise, donc française, sur Rome, donc l’étranger. Cette lecture héroïque du passé a longtemps orienté les interprétations archéologiques. Dans les années 1940, un petit groupe de chercheurs investit le plateau. Vivant sur place, ils cherchent aussi à redonner du sens à un site perçu comme emblématique de la résistance française.

Quelle image de Gergovie se dessine aujourd’hui ?

C’est essentiellement celle d’une ville. Pas seulement une forteresse. On voit émerger des quartiers spécialisés, comme celui des artisans. Gergovie est un site stratégique, oui, mais aussi un centre de production, structuré, actif, qui bouleverse nos représentations classiques des Gaulois.

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Gergovie fouillée à travers le temps

1862. Dans un élan patriotique, l’empereur charge ses savants de rechercher les lieux de la guerre des Gaules. À Gergovie, les premières fouilles sont lancées avec des objectifs idéologiques plus que scientifiques. Le site est localisé, mais peu documenté.

Années 1930. À l’initiative d’un collectif de chercheurs, une association entre des érudits clermontois et des jeunes universitaires britanniques vont investir le site. Probablement pour la première fois en France, l’équipe sera dirigée par une femme, Olwen Brogan.

Années 1940. Pendant l’Occupation, une petite équipe universitaire installe un campement sur le plateau. Surnommés « les Gergoviotes », ces archéologues vivent sur place, fouillent dans des conditions précaires.

Fin des années 1940. Au sortir de la guerre, les campagnes reprennent mais leur bilan scientifique reste limité : très peu de publications aux contenus confus et sommaires, documentation graphique lacunaire, aucune description claire des méthodes de fouille n’a été laissée, rendant les hypothèses difficilement exploitables aujourd’hui.


Jérémie Bazart. L’humanité. Source


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