D’idées préconçues…

… au réalisme !

À vrai dire, nous ne connaissons jamais les gens. Nous croyons les connaître, nuance. En réalité, nous ne faisons que photographier un extrait de leur existence et, avec beaucoup de confiance en nous (et un soupçon de mauvaise foi), nous décrétons : « Voilà qui tu es. » Une sorte de science de l’étiquetage instantané, sans formation préalable, mais pratiquée à grande échelle.

Imaginons par exemple ce collègue qui, au bureau, ne décroche pas un sourire. Nous conclurons immédiatement : « Quel rabat-joie ! Cet homme est l’incarnation de la grisaille. » Puis, un soir, nous tombons sur lui en boîte de nuit, revisitons sa danse improbable et… stupéfaction : l’homme sait remuer ! L’étiquette doit être refaite. Le sérieux studieux s’efface devant une star de la piste, et nous voilà forcés d’admettre que nous avions jugé trop vite — mais comment faire autrement ? Nous n’avions jamais eu le plaisir de le voir transpirer sous les projos.

Le mécanisme se répète partout. Une voisine nous adresse la parole dans l’ascenseur : elle paraît glaciale. Évidemment, elle sortait d’un rendez-vous désastreux. Mais nous, dans notre grande objectivité, préférons la ranger dans la catégorie « femme hautaine ». Puis, quelques semaines plus tard, nous la voyons recueillir un chaton perdu dans la rue. Miracle ! Elle bascule aussitôt dans l’univers radieux des « âmes bienveillantes ».
Moralité : notre jugement se brise comme verre à chaque nouvelle circonstance. Cela ne semble pas nous déranger, puisque nous avons une inépuisable réserve d’étiquettes à coller et décoller.

Le plus ironique dans tout cela est peut-être notre propre rôle. Nous aimons croire que ce sont les autres qui changent d’allure selon les contextes.
Mais nous-mêmes ?
Sommes-nous vraiment identiques lors d’un entretien d’embauche, d’une rencontre avec une personnalité, le banquier, aux repas de famille ou lors d’une escapade entre amis ?

Pour la majorité, nous jouons à merveille la comédie des circonstances : sérieux dans la salle de classe, les réunions, effacés dans l’entreprise, délurés entre copains. Ce sont les autres qui nous jugent selon la scène choisie — exactement comme nous les jugeons.

Une immense mascarade collective en sommes.


Michel



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