J’ai fait ce que je pensais que je ne ferais jamais :
commander et manger une pizza.
Quand, à une terrasse, je voyais des personnes batailler avec cette roue de bicyclette posée de guingois sur une table trop petite, je ressentais pour elles ce mélange de pitié et de mépris qui est le pire sentiment humain. Quelqu’un est-il jamais arrivé à bout d’une pizza ?
C’est un ennemi impassible, attendant nos coups de fourchette derrière plusieurs couches de fromage accompagnées d’une tomate famélique. La vraie pizza, celle qui a démodé le couscous et ridiculisé le kebab, est celle que l’on mange chez soi après que nous l’a apportée un livreur qui espère un bon pourboire. Bien sûr, le pourboire du livreur de pizza participe du plaisir de la pizza.
Comme le plat est bon marché, il est possible de faire un geste généreux de 5 € voire de 10 €. La voilà chez nous, installée sur la table basse qui précède le poste de télévision. Dans son emballage en carton qu’on gardera, car le goût du carton s’harmonise bien avec le parfum de la pizza, elle a l’air d’avoir accepté son destin : être dévorée devant un match de foot ou une série Netflix.
Quelle est cette pizza qui a conquis le monde en quelques décennies ? Son règne est un effet récent, comme celui de l’avion ou du téléphone. On n’imagine pas Albert Camus manger une pizza, et encore moins le général de Gaulle. Le basculement a commencé avec Patrick Bruel.
La pizza soudain projetée dans le monde du show-biz. Imagine-t-on, à la sortie d’un cinéma ou un concert, aller manger autre chose qu’une pizza, qu’on soit sur les Champs-Élysées ou sur les Grands Boulevards ? La pizza étant trop grosse, on est obligé de la partager, ce qui crée des liens.
Que signifie la pizza ? Qu’il vaut mieux la manger à plusieurs que manger du caviar tout seul. Il y a aussi des gens qui aiment manger leur pizza tout seuls, parce que c’est moins cher. Il y a eu des films sur la pizza mais pas encore de livres.
C’est normal : la pizza n’a ni père incestueux, ni mère sadique, ni sœur violée, ni oncle décédé. Elle est sage comme un rond de serviette.
Les fanatiques de l’Italie — cette Italie où tout le monde a l’air d’être plus heureux que nous — retrouveront dans une pizza le parfum de la Toscane ou des Pouilles. J’entends encore, sur une chaîne info, un économiste s’exclamer : « L’Italie a de meilleures finances que nous. »
Comme si c’était un scandale que l’Italie nous passe devant, dans un domaine, quel qu’il soit. Comme si elle était condamnée à être mal dirigée, comme si c’était inscrit à jamais dans l’Histoire. L’Empire romain a existé bien avant Silvio Berlusconi. Et il était mieux géré que les villages gaulois
Patrick Besson. Le Point N° 2772. 11/09/2025