Quand tu dors dans mes bras je peux longuement caresser ton âme
Ainsi tu ne m’as pas quitté je t’ai retenue ô ma femme
Si légère à mes bras fermés qui dors dans ton souffle léger
Tu ne m’as pas quitté pour un songe tu n’y as pas songé
Si légère que je craignais que le moindre souffle t’emporte
Et que je fermais bien mes bras de peur que ton âme n’en sorte
Tu ne m’as pas quitté mon âme et mes bras ô ma bien-aimée
Sont demeurés autour de toi fermés comme un anneau fermé
Comme tu es légère légère en ton sommeil puéril
Abandonnée et confiante abandonnée à tes périls
O léger souffle de ma vie ô douce à veiller cœur sans bruit
Émerveillé que je te garde et te regarde dans la nuit
Je vois venir avec lenteur au plafond la raie coutumière
Le doigt de l’aube sur sa bouche avant la musique ramière
Pâle blanche comme les draps encore obscurs où nous bougeons
Qui fend peu à peu les rideaux du roucoulement des pigeons
Il vient du dehors dans la chambre un chambard de choses humaines
Le clair claquement d’un volet Le jour qui reprend son domaine
Des pas d’asphalte Un enrouement brutal de la rue et des roues
Des freins des voix un brimbalement de poubelles qui s’ébrouent
Puis tout s’étire et s’étouffe et s’éteint sauf quelqu’un là qui tousse
Il ne se passe rien pour nous que ce qui se passe pour tous
On se partage le malheur comme une sorte de tribut
Mais notre bonheur est un vin que tout le monde n’a pas bu
Le bonheur je n’ai jamais pu me faire à son accoutumance
Je tremble pour lui tous les jours à cette heure où le jour commence
Ce jour sans toi jusqu’à présent qu’on ne peut dire commencé
Ce jour désert d’avant le jour comme un rêve avant la pensée
Et que ce soit le jour suivant ce n’est après tout qu’un détail
Si l’amour chaque jour grandit c’est au côté comme une entaille
Et qu’est-ce que c’est que l’amour qui n’en est qu’au commencement
Quand on a tout le temps de voir tes yeux s’ouvrir immensément.
L’avare jusqu’au bout dans ses bras entend serrer son trésor
Il ne peut pas imaginer autre dénouement à son sort
Comme lui je vois clairement le visage de mon destin
ô mon or entre mes bras dans la blancheur du dernier matin
Heureux celui qui s’endort dans l’accomplissement de son vice
Je ferai de ma mort mon chef-d’œuvre un chef-d’œuvre d’avarice
J’entrerai dans la nuit comme un homme en plein émerveillement
Et qu’on ne vienne pas dire après que je n’ai pas su comment
Il ne s’est pas vu partir Ma vie est une maison de verre
Et je ferai la mort comme j’ai fait l’amour les yeux ouverts
Ah ce n’est pas d’hier que je la vois venir à mes devants
Je veux la voir et de mes derniers doigts toucher ton bras vivant
Comme celui qui n’a que la force d’arriver à la cime
Trouve ses derniers pas dans ses genoux et roule dans l’abîme
Et si ce n’est pour aucun dieu que ce devoir est accompli
Il n’en a pas moins atteint cette cime où son cœur s’abolit
C’est alors seulement que pour toi qui me verras la première
Pour toi je fermerai paisiblement mes yeux à la lumière
Aragon. Recueil « Elsa ». Ed. Gallimard