… « Si jeunesse savait, si vieille pouvait ».
La dernière période d’une vie est caractérisée par un climat particulier, un manque étrange de consistance qui entraîne la perte du contact avec le réel, de la proximité avec lui.
La réalité, qui constitue déjà une dimension quelque peu incertaine de l’existence, se fait encore plus ténue et transparente.
Elle ne nous impose plus ses exigences avec la violence et la brusquerie d’autrefois, elle nous laisse dialoguer, traiter avec elle.
Pour nous qui sommes vieux, la vraie réalité n’est plus la vie, mais la mort, dont nous n’attendons plus la venue, car nous savons bien qu’elle nous habite déjà.
Certes, nous nous défendons contre les incommodités et les souffrances que sa proximité fait naître, mais nous ne nous défendons nullement contre elle.
Nous l’avons acceptée et, en nous préservant, en prenant soin de nous un peu plus qu’auparavant, nous la préservons, nous prenons soin d’elle aussi.
Elle est près de nous, en nous ; elle est l’air que nous respirons, notre vocation, notre présent.
Par là même, le monde et la réalité qui nous entouraient jadis perdent beaucoup de leur substance et même de leur crédibilité.
Leur existence n’est plus évidente et incontestable.
Il peut nous arriver tantôt de l’accepter, tantôt de la refuser ; nous possédons un certain pouvoir sur elle.
Hermann Hesse. Recueil « Éloge de la vieillesse ». Ed. Calmann-Lévy/Poche