La kiss cam qui a surpris deux amants lors du concert du groupe Coldplay, à la mi-juillet aux États-Unis, a révélé leur liaison sur les écrans géants du concert, puis au monde entier, et a donné lieu à une incroyable quantité de blagues.
Leur réaction effarée et paniquée a suscité l’hilarité générale : elle ne demandait qu’à être parodiée et imitée. Il aurait vraiment fallu être grincheux pour ne pas s’en amuser, d’autant que ces moments-là révèlent chez les internautes des trésors de drôlerie qui font chaud au cœur.
Évidemment, cette vidéo devenue virale a eu des conséquences. Les deux protagonistes ont dû démissionner (de force) ; l’entreprise dans laquelle ils travaillaient, Astronomer, en a quant à elle profité pour se faire de la publicité.
Alors que j’ai une petite tendance à pouvoir sacrifier trois bébés koalas, deux chatons et toute ma dignité pour une bonne blague, je dois avouer qu’à un certain moment, je n’ai plus eu envie de rire de cette histoire.
J’ai été la première surprise par cet esprit de sérieux dont je ne suis pas coutumière. C’est que je veux bien rire de tout, mais pas avec des connards.
Sans vouloir me montrer chauvine, il est clair que dans le pays qui a applaudi la virée adultère de son président à scooter, nous avons trouvé cette histoire mignonne. Que nul, ou presque, n’aurait exigé de démission. Au contraire.
Dans « Harry dans tous ses états », de Woody Allen, le héros se voit reprocher d’avoir une vie qui se réduit à quatre mots (nihilisme, cynisme, sarcasme et orgasme) ; il répond alors qu’avec un tel slogan, en France, il pourrait faire campagne et même gagner des élections.
Dans ce contexte, je suis prête à me marrer. Mais ai-je envie de participer à une meute puritaine, assoiffée de jugement et de condamnation ?
L’affaire s’est déroulée dans le Gillette Stadium, c’est un signe. On y va célébrer « la perfection au masculin », donner des coups de rasoir, faire tomber des têtes ou graver le « A » écarlate de l’adultère au front de ces deux amants. Car parmi tous les rires qui résonnent ici ou là, il y a ceux des puritains qui stigmatisent la « faute » comme on pouvait déjà le faire dans le célèbre roman de Nathaniel Hawthorne.
Dans « la Lettre écarlate », ce chef-d’œuvre, l’héroïne Hester est mise au ban et vilipendée par une société gardienne des bonnes mœurs, pétrie d’hypocrisie et de mensonge. Au fil des pages, la force de Hester finit par donner un autre sens à l’infamie initiale du « A » : A, c’est l’adultère, mais c’est aussi « able » (capable, débrouillarde).
À ce stade, dans l’histoire de concert de Coldplay, seule l’entreprise, Astronomer, se montre débrouillarde et tire son épingle de ce jeu triste. Ce ne sont donc ni l’amour ni la morale qui triomphent, c’est le cynisme mercantile.
On parle beaucoup, de nos jours, de la honte qui doit « changer de camp ». Je ne suis pas certaine qu’on contribue à cette dynamique en multipliant les vannes qui rassemblent tous les puritains de la planète et font même le miel d’une start-up qui s’est débarrassée illico de deux amants (le PDG et la responsable des RH).
Alors, même si cela me coûte, je me retiens d’en rire, d’applaudir et de relayer les parodies. Je ne veux pas être complice. C’est un petit sacrifice car il m’est difficile de faire partie des pisse-froid qui tempèrent l’enthousiasme. Mais je crois que cela vaut le coup.
Mara Goyet. Le Nl Obs N° 3177. 07/08/2025