Le furtif incandescent

Prenez le temps de lire cette prose. MC

À l’état de malheur ou d’hyper modernité, ils ne demandent qu’à être bien traités comme le cuir, le coton, le café, l’olive. Encore ils surgissent à l’état de pieuvre, de larmes ou de bicyclette rouge appuyée contre un mur de la rue Saint-Laurent. Flexibles, attendant que l’œil ou l’oreille les anime, les broie, les recompose, ils tissent des phrases à l’infini, des angles jusqu’aux nœuds les plus intimes.

Bouche ouverte avec ou sans salive comme à la guerre au-dessus de foules essoufflées par les malheurs, ils sont là, écrits ou décochés pour transformer ou dompter. S’il faut imaginer flammes, nuques, forme d’orgueil ou cadavres de sens avec ou sans liens, ils abondent niches regroupées, lexicales étalées à l’infini, chacune avec son sel et brindilles, poussière d’os, noms de fleur ou de famille.

Notre présence à tout prix intense, quoique flexible. À chaque instant, on prend un risque là où se divise dans notre dos le bruit des écailles. Ici nos alternances équivoques entre le bien et le mal. Ici ça se casse, tout se passe dans l’abondance des ombres et du rouge qui n’épargne personne.

Puis encore un matin, voici que le soi s’offre un abri temporaire, des phrases si courtes qu’on pourra si nécessaire les balayer d’un revers de conscience, si on veut, et on le voudra sans savoir si on l’a voulu.

Le furtif incandescent. Vitesse nanoneuve de la peur, oui cela morcelle les étreintes, l’écho mordillant le temps. Cela qui sait simultanément nous déposséder de tranquillité et petite vie, nous enflammer au nom de quelle harmonie.

En ce samedi de fin septembre alors que tout dans le monde n’est pas encore soumis aux matériaux et instruments issus de notre intelligence fabuleuse, quelque chose surgit entre les paupières et l’affluence des aubes. Tantôt c’est notre corps, pensons-nous, c’est paysage de fin septembre au bleu cliché de respiration feuillue, tantôt j’acquiesce sobrement à des idées préconçues de pronoms personnels. Puis le temps décapite l’idée d’autrui, les intentions de lumière et les glaciers. Tantôt rien, tout devient rien, nucléaire et soumis.

Au temps des paupières humides, la guerre pulvérise l’imagination et l’idée de vivre fertile. Ce n’est jamais assez pour l’œil qui insiste. Nous restons alors lucides jusqu’à la toute fin de nos biographies malgré les mots venus s’installer à double sens en nous ou virtuels à tout jamais et prompts à nous soumettre.

À la fin, tous disaient moi sachant qu’être soi frôlait l’impensable. La pensée choyait nos malheurs et les transformait en gerbes de joie. On chuintait. Chutait. Être soi exigeait une élégance dans la contemplation. L’eau ne venait qu’un temps vers nous portant avec douceur jusqu’au fond de l’œil, le turquoise obsédant des anciens glaciers.

Elle avait mis plusieurs bracelets à son poignet droit croyant que le cuir, l’or et l’argent lui donneraient le courage d’écrire. C’était visuel, vrai, symbolique. Le ciel était bleu, le vent léger. À cause des feuilles, encore assez nombreuses pour être dites bruissantes, et des ombres qui rappelaient les forêts de la Renaissance, personne ne songeait encore à l’hiver comme un espace mental. La Renaissance avait été un climat d’époque, tout comme aujourd’hui, nous habitons le siècle Numérique avec des incendies et des ouragans transformant nos muscles mous d’époque en intelligence artificielle.

Une fois le mot, l’image saisie, la pensée se mit à rouler d’elle-même de manière à ce que furtif s’efface au profit d’une autre mesure du temps. Ainsi la pensée installa ses alarmes comme si nos vies allaient être brèves à tout jamais et que le plus clair de notre temps serait passé à ne pas gémir sur notre condition. L’idée de brièveté tatouée en chacun de nos muscles et expressions du visage fit son chemin. Le cerveau roula d’hypothèse en hypothèse, roulette russe, roulette affamée de jeu et noyade d’éternité.

Restait le problème de l’actualité furtive alors que les mots guerre, poussière et démocratie s’étaient réfugiés dans l’image d’un enfant, cheveux, joues et genoux badigeonnés de sang. L’image du garçon générique avait refoulé depuis longtemps celle de la fille. On programmait les paysages. Une post-humanité commençait à prendre forme dans nos vêtements et mentalités. La réalité jadis alliée du sang et des larmes se profilerait encore un temps dans nos tourments.


Nicole Brossard. Recueil « La lumière soudain pliée dans le silence ». Ed Castor Astral


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