Folles divagations

Les escargots n’ont pas d’oreilles, mais ils cornent les pages pour les repérer au fur et à mesure de leurs lectures du monde de salades et de blettes avec lesquelles ils se nourrissent et l’esprit de sel et le corps de musc.

Enfin, ils se soignent de ne rien entendre de la cacophonie des buissons ardents et des plateaux d’orties qu’ils traversent bon pied bon œil.

On dit qu’ils courent ventre à terre, ce sont des maratho­niens ne se fatiguant pas le muscle ni la rate ni l’intestin, ayant les poumons et une cage thoracique fort élastiques.

Ils possèdent les nerfs à vif, à toute épreuve de leur tra­ditionnelle lenteur.

Ils sont endurants comme pas un. Des êtres dignes de courage, impressionnant sur grande échelle comme sur de menus escabeaux où ils ne connaissent aucun vertige.

Ils s’acoquinent gracieusement de quelques clins d’œil de racées limaces grises qui leur envient la coquille qu’ils trimbalent dans leur sac à dos.

Ce sont de coquins farceurs qui se collent aux ardoises qu’ils laissent sous la planche de leur théâtre et qu’ils ne paient jamais.

Au jardin, ils font les beaux, dressés sur la feuille du framboisier, batifolant du popotin pour mieux séduire la libellule bleue qui crisse de tous ses pneus sur le balcon vert du mur de tomates noires de Crimée…

Ce sont des voyageurs impénitents ne craignant aucun détour pour se farcir en goguette un plant de salsifis à peine levé, une scarole éclose de la veille ou une poussée de carotte nantaise.

Donnez-leur du plantain et du lait, ils vous réclameront sans vergogne une fourchette, un couteau et un biberon…

Ils ont la parole facile, mais sachez qu’il faut bien tendre les écoutilles pour entendre bien, comment ils articulent leurs précieuses tournures de phrase !…


Gilles Compagnon. Recueil : »Souffleur de vers, poseurs de proses ». Ed. J. Flament


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