« Là où il y a un journaliste ou un politicien influent, ils le réduisent au silence. »
Ce sont les mots de Zeydan Karalar, maire d’Adana (sud-est de la Turquie) lors de son arrestation par la police samedi, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux.
L’édile a été placé en détention officiellement dans le cadre d’une enquête sur des accusations de crime organisé, au même titre qu’une dizaine d’autres maires et des centaines de conseillers municipaux de villes dirigées par le parti d’opposition CHP (laïc et social-démocrate).
Des arrestations sans précédent
Certains sont accusés de coopérer avec des « terroristes » du PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan], alors même que le gouvernement est en pleine négociation avec le mouvement d’Abdullah Ocalan.
L’arrestation spectaculaire du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, quatre jours avant son investiture en tant que candidat du CHP à la présidentielle de 2028 le 19 mars dernier a donné le coup d’envoi de cette nouvelle vague répressive des deux côtés du Bosphore.
Le principal parti d’opposition inquiète particulièrement le président turc et dirigeant de l’ARP (islamo-conservateur), Recep Tayyip Erdogan, depuis la percée du CHP aux élections municipales de mars 2024, supplantant le parti du président au niveau national. « C’est sans précédent en Turquie d’avoir autant d’opposants de premier plan derrière les barreaux, sans acte d’accusation public », souligne Berk Esen, professeur de Sciences politiques à l’université Sabanci d’Istanbul. Mais alors pourquoi ce branle-bas de combat à trois ans du scrutin ?
Des élections probablement anticipées
Tout d’abord, l’élection pourrait arriver plus tôt que prévu. « Le scrutin doit avoir lieu avant mai 2028, détaille Berk Esen. Pour qu’Erdogan y participe [sachant qu’il a déjà outrepassé la Constitution pour se représenter en 2023, NDLR], il devra faire modifier la Constitution ou bien le Parlement devra provoquer des élections anticipées. On imagine que le scrutin aura plutôt lieu à l’automne 2027, donc d’ici deux ans et demi ».
D’ici-là, la stratégie d’Erdogan est bien huilée. « Pour gagner, il va injecter beaucoup d’argent dans l’économie un an avant l’élection », pointe le spécialiste des régimes autoritaires, qui l’a vu à l’œuvre avant les derniers scrutins. « Cela lui laisse une autre année pour régler ses problèmes, comme stabiliser l’économie et affaiblir l’opposition », ajoute Berk Esen, qui précise que cette fois « il a commencé cet affaiblissement un peu plus tôt que d’habitude ». Cette stratégie étant bien connue, l’étoile montante de l’opposition, Ekrem Imamoglu, « a tenté de le prendre de court en se faisant investir très tôt, mais Erdogan s’en est rendu compte et a accéléré aussi sa répression ».
D’autres arrestations attendues
Pour l’instant, les résultats de cette politique répressive sont toutefois mitigés pour Erdogan. « Il pensait que cela fragmenterait le CHP, qui prendrait ses distances avec Imamoglu, explique Berk Ensen. Mais ça n’est pas arrivé. Il a reçu un fort soutien populaire et de nombreux Turcs continuent à descendre dans la rue pour manifester leur colère. La résistance est palpable. »
Pour autant, le professeur d’Istanbul n’est pas très optimiste pour la suite :« Il va y avoir d’autres arrestations. Erdogan va continuer d’accroître la pression jusqu’à ce que le CHP soit trop fragmenté. Il veut un régime comme le Venezuela où l’opposition existe, mais ne peut pas gagner ». Quand on sait comment ça se passe dans la politique bolivarienne…
Maêlle Le Dru. Le Dauphiné. 07/07/2025