En Cisjordanie…

on ne sait jamais quand les bulldozers vont arriver !


La journaliste Amira Souilem revient de plusieurs mois à Ramallah, dans le centre de la Cisjordanie. Elle raconte le quotidien des Palestiniens, entre checkpoints à tous les coins de rue, destruction d’habitations et dislocation de toute une société.

Charlie Hebdo : Pourquoi la Cisjordanie comme terrain de reportage ?

Amira Souilem : RFI m’a proposé de partir à Ramallah comme correspondante. J’ai dit oui tout de suite, c’était une évidence. À partir du moment où les journalistes n’ont pas le droit d’aller à Gaza, le meilleur endroit pour raconter la vie des Palestiniens est la Cisjordanie occupée. Mais j’ai aussi éprouvé assez vite la nécessité de couvrir les « deux côtés ». Sinon, les seuls Israéliens que j’aurais côtoyés auraient été uniquement des soldats ou des colons, c’est problématique. Je précise que j’emploie ce terme de Cisjordanie « occupée », car c’est le mot utilisé en droit international.

Dès le début, vous découvrez la réalité de cette occupation lors d’un passage à un checkpoint. De quelle manière ?

J’étais en tournage à proximité du camp de réfugiés de Jénine, où je réalisais un reportage consacré aux enfants privés d’école du fait d’une opération militaire israélienne. En repartant, on passe par un checkpoint. Un soldat vérifie mon identité, je lève la tête, et je vois son collègue qui a son arme braquée sur mon chauffeur palestinien et moi. J’ai été prise d’un vertige. Il était jeune et la tenait un peu comme un jouet. J’ai eu envie de sortir de la voiture, mais j’ai compris après que ça aurait pu être considéré comme un mouvement suspect, il aurait pu me tirer dessus.

Cela a été pour moi une prise de conscience de ce qu’est l’occupation israélienne en Cisjordanie : c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à chaque déplacement. On approche aujourd’hui des 800 checkpoints en Cisjordanie, il y en a de plus en plus depuis le 7 Octobre. Chaque ville palestinienne ressemble à un îlot coupé des autres villes : dès qu’on en sort, on tombe sur des checkpoints, des soldats ou des colons.

Un prêtre qui officie à Naplouse et à Ramallah a mis quinze heures pour aller de l’une à l’autre ville, alors qu’elles sont distantes de 60 km, car le checkpoint était fermé. En tant que femme journaliste, je me suis aussi intéressée à une réalité dont on parle peu : la peur des femmes enceintes d’être bloquées à un checkpoint lorsqu’elles sont sur le point d’accoucher. J’ai suivi une clinique mobile qui sillonne la Cisjordanie occupée pour leur venir en aide.

Le quotidien des Palestiniens, ce sont aussi les destructions d’habitations qui s’accélèrent. Pourquoi ?

J’ai rencontré des Israéliens persuadés qu’il s’agissait de destructions de maisons de terroristes. Ça a été le cas, mais aujourd’hui, c’est une destruction tous azimuts, et cela s’accélère depuis le 7 Octobre. À Jérusalem-Est, la municipalité part du principe que ces constructions sont illégales, car cette partie de la ville a été annexée par Israël. Mais le droit international considère que ce territoire revient aux Palestiniens.

L’objectif est de « désarabiser » Jérusalem-Est. J’ai suivi une famille palestinienne qui a reçu un ordre de destruction par la municipalité. On ne sait jamais quand les bulldozers vont arriver : cela peut être dans les jours qui suivent comme dans quelques années. L’existence de ces familles peut basculer d’un moment à l’autre, cela crée une grande vulnérabilité. Certains enfants vont à l’école avec leurs jouets préférés au cas où, dans la journée, leur maison serait détruite.

C’est une entreprise de dislocation de la société palestinienne, et cela s’étend maintenant à toute la Cisjordanie. En mai dernier a été lancée par Israël une opération de cadastrage qui va faciliter l’expropriation des Palestiniens. Et, en parallèle, l’État israélien facilite l’achat de terres par les colons.

Comment le 7 Octobre est-il perçu par les Palestiniens ?

Ça a été un choc pour beaucoup d’entre eux. Ils ne pensaient pas qu’Israël pouvait être aussi vulnérable. Certains ont explosé de joie en voyant la frontière tomber, et d’autres m’ont confié avoir été surpris du degré de violence et de cruauté à l’encontre des Israéliens.

À propos des otages, ils comprennent la douleur des familles. Ce qu’ils ne comprennent pas, en revanche, c’est le silence autour des 3 500 détenus palestiniens, dont 400 enfants, sous le régime de la détention administrative.
Un statut qui permet d’arrêter n’importe qui pour un motif sécuritaire. La durée de détention peut être prolongée à de multiples reprises sans chef d’inculpation.

Je n’ai pourtant pas entendu de discours de haine à l’encontre des Israéliens parmi les personnes que j’ai rencontrées. J’ai longtemps travaillé dans des pays arabes, j’y ai entendu des propos très virulents, voire de l’antisémitisme. À l’inverse, mes interlocuteurs insistent souvent pour dire qu’ils n’ont pas de problème avec les Juifs, mais avec l’État israélien qui les oppresse et occupe leurs territoires. ­Aujourd’hui, le citoyen moyen palestinien souhaite juste vivre normalement, et la plupart d’entre eux ont conscience que le seul moyen d’y arriver est une solution à deux États.

Côté israélien, qu’avez-vous pu constater ?

Beaucoup de familles israéliennes vivent dans la peur de l’anéantissement de leur peuple, ce qui se comprend parfaitement au vu de l’histoire du peuple juif. Mais cette peur est totalement instrumentalisée par le pouvoir en place. Chacun est conforté dans l’idée que si tu ne tues pas ton voisin, c’est ton voisin qui te tuera, c’est une logique terrible.

Des personnes de bonne foi, éduquées, ne savent rien des conditions dans lesquelles vivent les Palestiniens. J’ai pu m’entretenir avec Yahav Erez, la fondatrice d’un podcast, Disillusioned, à Tel-Aviv, qui donne la parole à d’anciens colons ou à des soldats qui racontent qu’ils ont découvert sur le tard ce que signifie vivre sous occupation. J’ai pu aussi rencontrer des Israéliens qui oeuvraient pour créer des ponts avec les Palestiniens, j’ai couvert des manifs anti-Netanyahou, des manifs de soutien à la population gazaouie.

Rencontrer ces Israéliens était nécessaire pour moi, à la fois journalistiquement et humainement. En tant que Franco-Tunisienne, j’ai entendu parler de la cause palestinienne depuis toute petite – les dirigeants de l’OLP se sont réfugiés en Tunisie dans les années 1980. Beaucoup d’Arabes ont une image « diabolique » des Israéliens. J’avais besoin de montrer que les choses sont plus complexes. Au quotidien, certains Israéliens se mettent en danger

Dans vos reportages, vous vous êtes entretenue aussi avec des colons. Quel était leur discours ?

C’est un exercice intellectuel que d’écouter autant de propos incroyablement différents. Quand une personne est convaincue que c’est Dieu qui lui a donné cette terre, c’est difficile de commu­niquer. Mais je me souviens d’un échange avec l’un d’entre eux, on sentait qu’il était entraîné par un courant de pensée qui le dépassait. Peut-être qu’un jour, lui aussi, témoignera dans le podcast Disillusioned.

Un jour, j’ai évoqué un homme qui avait fait vingt ans de prison pour avoir participé au meurtre d’un colon. En me relisant, je me suis dit que le mot « colon » semblait atténuer ce meurtre. Je ne veux pas atténuer la mort d’un homme parce que c’est un colon, alors j’ai écrit « résident d’une colonie ». Est-ce que c’est plus juste ? Est-ce que ça n’atténue pas sa participation à un système qui oppresse les Palestiniens au quotidien ? Je ne sais toujours pas. La justesse des mots. C’est une question de chaque instant lorsque l’on traite de ces sujets.


Propos recueillis par Laure Daussy. Charlie Hebdo. 02/07/2025


2 réflexions sur “En Cisjordanie…

  1. rblaplume 08/07/2025 / 15h21

    Excellent document.
    Nous en avons tant besoin.
    De part et d’autre de ce fossé d’incompréhensions et de haines suscitées, l’humanité des Hommes (femmes et hommes) n’a pas disparu !
    Je suis persuadé que la justesse des mots associée à la véracité de faits rapportés peut contribuer à la résolution pacifique d’une cause juste : un même coin de terre pour deux peuples !
    RBLAPLUME

  2. raannemari 09/07/2025 / 12h37

    Vu les expulsions continues, les démolitions de maisons en Cisjordanie et l’expansion coloniale à Jérusalem, tout cela pendant le génocide du régime occupant israélien, comment peut-on encore espérer résoudre « pacifiquement » l’horreur qui se passe en Palestine sous les yeux au mieux indifférents de nos gouvernements, au pire de leur complicité active.
    Quant à la majeure partie des Israéliens … https://ujfp.org/temoignage-dabu-amir-le-3-juillet-2025-la-mort-en-spectacle-quisrael-regarde-a-gaza/

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