Visas idéologiques pour la Russie.

Le mythe des migrants occidentaux

Plusieurs reportages relatent l’installation d’Occidentaux en Russie. Ils profiteraient d’un nouveau dispositif appelé « visa idéologique » afin de fuir un Occident « dégénéré » et « satanique ». Ce phénomène restreint est surtout une vaste opération de communication du Kremlin pour contenir l’exil de sa propre population.

Ils sont les nouvelles superstars en Russie. Teint blafard, foulard sur les cheveux pour les femmes, neuf enfants et de fausses gueules de mormons. La famille Feenstra a quitté le Canada début 2024 pour s’installer en Russie, à deux heures de Moscou.

Au pays de Poutine, les médias se bousculent pour les interviewer. « Une famille canadienne a fui les valeurs occidentales dans notre pays. Ils suivaient les nouvelles de la Russie depuis une quinzaine d’années mais quand leurs enfants ont grandi, ils ont compris qu’ils ne pouvaient plus rester au Canada », explique une journaliste de la chaîne russe News24.

Le père de famille confirme : « Nous ne nous y sentions plus en sécurité pour y élever nos enfants. Les idées LGBT et transgenres sont partout, comme beaucoup de choses avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. » Dans le reportage, une membre du gouvernement complète : « C’est une famille qui veut élever ses enfants dans une culture chrétienne traditionnelle, ou une maman est une maman, et un papa un papa, pas un parent no 1 et un parent no 2. »

En novembre, la famille apparaît une première fois dans une revue de presse de France 24 consacrée au mythe des « Occidentaux qui « fuient » la Russie ». L’extrait est abondamment relayé sur les réseaux sociaux. « De plus en plus de familles quittent l’Europe et les États-Unis pour s’installer en Russie », prétend sans avancer de chiffres un internaute. Avant de poursuivre : « Beaucoup de Français vivent en Russie et ils y vivent très bien. Des décennies que les merdias et politichiens judéo-maçonniques dénigrent, insultent les Russes qui sont nos frères. »

Le 9 mai, les Feenstra sont de nouveau mis à l’honneur, cette fois dans un reportage diffusé par BFMTV, qui les a rencontrés en Russie. La télévision française interroge également un autre homme, un Toulousain sympathique quoique légèrement fascisant.

À croire qu’il existerait bien une réelle émigration vers la Russie, une vague d’Occidentaux prêts à sacrifier leur vie confortable pour épouser les valeurs du Kremlin. Car, depuis septembre 2024, Vladimir Poutine a instauré un « visa idéologique » pour accueillir les étrangers qui souhaitent échapper aux « valeurs sataniques » et aux « orientations néo­libérales destructrices ».

Combien sont-ils en réalité à être partis depuis lors ? Un influenceur français prorusse, Alexandre Stefanesco, a diffusé le classement des pays qui ont le plus fait appel à ce visa idéologique et soutient que des milliers de Français se sont présentés à l’ambassade de Russie en France. La Russie, elle, n’en reconnaît que quelques centaines. La réalité est donc probablement moindre. On est loin, en tout cas, d’une vague de départs.

Si l’on consulte le registre des Français établis en Russie, leur nombre s’est effondré entre 2022 et 2023, passant de 4 422 à 3 308. « Depuis toujours, certains Européens s’installent à Moscou, notamment lorsqu’ils sont recherchés par la justice du pays qu’ils fuient. De là à parler d’un réel phénomène migratoire… La Russie cherche surtout à créer une fausse équivalence en donnant l’impression qu’il existe une vague d’exils politiques des démocraties vers un pays autoritaire, qui viendrait compenser tous les départs des Russes vers l’Occident depuis le début de la guerre, relativise l’historien David Colon, spécialiste des récits propagandistes. Leur obsession est démographique. Le dispositif vise avant tout les Russes, afin de les convaincre que les conditions de vie sont pires ailleurs. L’idée est de leur dire : « Vous avez tellement de chance de vivre en Russie. » »

Opération de com savamment orchestrée

L’Institut français des relations internationales (Ifri) estime dans une note que plus de 1 million de Russes ont quitté le pays depuis le début de la guerre, dont de nombreux jeunes diplômés et universitaires. Au moins 100 000 ingénieurs informaticiens se sont exilés. L’« exode du siècle », selon l’Ifri, s’accompagne d’une fuite des capitaux équivalente à 40 milliards d’euros.

Autrement dit, pour la Russie, ce nouveau visa s’inscrit autant dans une guerre idéologique qui doit faire oublier les pertes sur le front que dans un besoin urgent de contenir la fuite de sa propre population. Cela en s’assurant notamment que les médias occidentaux communiquent sur le sujet.

« Les Russes cherchent à infecter la fabrique de l’information en Occident, pour ensuite la réinjecter auprès de leur population en disant : « Vous voyez, les Français veulent quitter la France. » C’est ce qu’on appelle une boucle de rétro­action propagandiste », ajoute David Colon.

Dans un article publié en mars, le média d’investigation Intelligence Online explique que les premiers demandeurs de ces visas sont en réalité des personnes déjà présentes en Russie, et qui renouvelleraient ainsi leurs papiers sans avoir à retourner dans leur pays d’origine.

C’est aussi le cas de la famille Feenstra, qui avait déjà déménagé en Russie avant de faire la demande du visa idéologique, comme le confirme BFMTV dans son reportage. Ils admettent également se consacrer à documenter leur migration sur leur chaîne YouTube afin de convaincre d’autres familles de les imiter.

Une opération de com savamment orchestrée et menée par une certaine Maria Butina. Son nom vous dit quelque chose ? Accusée d’être une agente par le gouvernement américain, elle a été expulsée à grand bruit en 2019 vers la Russie. Elle s’était infiltrée pendant plusieurs années dans les milieux conservateurs, dont la National Rifle Association of America, avant d’être condamnée à une peine de dix-huit mois de prison.

L’ex-espionne, accueillie dans son pays d’origine en vedette, a finalement intégré la Douma et a été nommée marraine du visa idéologique. Elle s’appuie sur une armée d’influenceurs étrangers qui cherchent à communiquer auprès des populations de leur pays d’origine sur ce nouveau dispositif, comme Alexandre Stefanesco.

Cet entrepreneur établi à Moscou depuis 2008 se décrit comme un « Frussien ». Il avait créé Ruspatriation, une entreprise qui propose des formations et des conseils pour aider les Français à s’expatrier en Russie. Aujourd’hui, il œuvre pour l’ONG Welcome to Russia, qui promeut ce visa idéologique.
« Pas de tags, pas de merdes de chien, pas de seringues, pas de racailles, pas de dégénérés… Propre, beau, sûr, décrit-il dans une vidéo consacrée à ce nouveau document publiée sur YouTube.
Ce visa a été créé pour les gens qui veulent vivre dans un pays normal, destiné aux habitants des pays non amicaux, c’est-à-dire l’Occident wokiste et dégénéré », ajoute-t-il avant d’expliquer la procédure pour en faire la demande.

Les Feenstra, eux, poursuivent leur mission de communication. Ils avaient pourtant reconnu, début 2024, les difficultés de leur installation, notamment leurs comptes gelés et la barrière linguistique. Anneesa, la mère, a affirmé qu’elle était « très déçue, à ce stade, du pays ». « Je suis prête à sauter dans un avion et à partir d’ici. […] C’est extrêmement frustrant », s’emportait-elle.

La vidéo a été évidemment supprimée peu après, remplacée par une autre où la famille présentait ses excuses au Kremlin, affirmant que « leurs pensées ne sont pas toujours transmises correctement ». En toute indépendance.


Article signé par Colline Renault et Riss. Charlie Hebdo. 11/06/2025


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