… On nous rabâche une fable depuis des dizaines d’années uniquement pour qu’un jour ou l’autre, vous preniez une « assurance retraite dans le privé ». MC
Votre carte vitale vous lâchera-t-elle un jour un « refus émetteur » ?
Le dernier rapport de la Cour des comptes pointe avec un alarmisme tout politique la situation déficitaire de la Sécurité sociale. Les Français seraient-ils coupables de siphonner leur caisse d’assurance maladie ? Pas du tout, nous explique l’économiste Nicolas Da Silva, auteur de La Bataille de la Sécu (La Fabrique Éditions), qui, lui, a lu le rapport. Ce sont les recettes de la Sécu qui ont manqué.
Charlie Hebdo : La situation de la Sécurité sociale est-elle vraiment aussi grave que le dit la Cour des comptes ? Quel est le problème, exactement ?
Nicolas Da Silva : Comme toujours, le rapport nous apprend beaucoup de choses – il fait près de 500 pages -, et personne ne l’a vraiment lu. Il y a une dissonance entre ce que dit ce rapport et ce que dit Pierre Moscovici, le président de la Cour des comptes, dans les médias. Précisons que la Cour produit des analyses qui s’inscrivent dans l’air du temps, c’est-à-dire qu’elle est plutôt favorable à la réforme du service public – une réforme qualifiée de « néolibérale » par certains. L’inquiétude porte sur le fait que le déficit de 2024 est supérieur aux prévisions : il est de 15 milliards d’euros, alors qu’il ne devait pas dépasser les 10 milliards.
À quoi doit-on ce déficit ?
Dans le débat public et dans les médias, on attribue intuitivement ce dérapage à des abus. On insiste surtout sur cette dimension-là : « C’est le drame absolu, il faut réduire les dépenses. » Je ne suis pas du tout d’accord avec cette approche, et tous les ans, on nous dit qu’on est au bord du précipice.
D’ailleurs, ce n’est pas ce que montre le rapport de la Cour des comptes. Les trois quarts du déficit ne proviennent pas des dépenses, et donc d’éventuels abus, mais des recettes, et donc des cotisations, de la CSG et de la TVA. La Cour des comptes rappelle que, d’après la loi, quand on exonère les entreprises de certaines cotisations, l’État doit les compenser. Or, au fil du temps, cette compensation est devenue incomplète : et en 2024, cette « non-compensation » a coûté 5 milliards d’euros à la Sécu, soit un tiers du « trou ». Le déficit est donc en grande partie construit. Il n’y a pas eu de dépenses imprévues, la volonté de culpabiliser le citoyen n’est donc pas fondée. Et quand on examine le dernier quart du dérapage budgétaire, oui, ce sont bien les dépenses, mais les dépenses dues aux prix des médicaments, sur lesquels on pensait pouvoir faire des économies. Cette fois, le problème ne vient pas des recettes, mais de l’échec à renégocier le prix des médicaments avec l’industrie pharmaceutique.
Il n’y a donc pas eu de fraude ?
La fraude des assurés ne pèse pas lourd. Sur l’assurance santé, la Cnam dit que seulement un cinquième du montant de la fraude est imputable aux assurés. Les plus gros fraudeurs sont les audioprothésistes, les pharmaciens, les infirmiers, les médecins…
Mais alors, la Sécurité sociale peut-elle « faire faillite » ?
Est-il possible qu’un jour nos dépenses de santé ne soient plus du tout remboursées ?
Je n’y crois pas. La Sécu, c’est quelque chose comme 600 milliards d’euros, rien que pour le régime général, 800 milliards si on prend les régimes spéciaux. Imaginez une structure de cette taille qui fait faillite : ce serait comme si toutes les grandes banques faisaient faillite, comme si l’État lui-même faisait faillite. Si cela arrivait, ce serait le chaos, mais ça voudrait dire qu’on aurait eu bien d’autres problèmes que celui du déficit de la Sécurité sociale. Parler de la « faillite de la Sécu », c’est une manière de dramatiser pour anesthésier les gens et préparer à des réformes impopulaires.
Propos recueillis par J.-L. Adénor. Charlie Hebdo .04/06/2025