Roi, une nomination peut être un peu trop grande, mais pourquoi ne pas s’en flatter ?
Astucieux en diable, l’un de mes arrière-grands-parents fut couronné par ses pairs laboureurs, roi de l’émouchette.
Qui comprend aujourd’hui ce terme-là ?
Sous le joug, les bœufs ne pouvaient chasser les mouches de leur museau ni avec la queue avec les oreilles, à peine avec la langue, assez longue cependant pour atteindre les naseaux. Ces pauvres bêtes souffraient donc de ces méchants insectes qui se multipliaient d’autant sur leurs yeux et leur gueule qu’aucun obstacle suspendait leur vol.
Le seigneur en question n’inventa pas l’émouchette, ce tissu largement ajouré que l’on fixait aux cornes et qui pendait devant le museau, pendant que le bœuf, tête immobile sous le joug, labourait ou traînait une charrette : les mouches ne pouvaient traverser les mails de ce filet qui n’aveuglait pas la vue bovine.
Ce seigneur inventa de les fabriquer à bas prix –
dites low cost, c’est plus in et dans la novlangue d’aujourd’hui.
Par wagons entiers, il se procurait les retombées des filatures du Nord et les envoyait par fer au bagne de l’île de Ré, où les précédait une machine de son invention qui mécanisait le tissage. Gratuits des restes de ces manufacturiers, gratuit le travail des forçats.
Ces prisonniers, parfois, s’en donnaient à cœur joie et renvoyaient des tissus ornementés de dessins fastueux ; oui, on voyait des émouchettes artistiques, de véritable chef-d’œuvre de goût…
Il arrosa donc de ces carrés ouvrés l’espace de la France rurale.
À Montaigu de Quercy, Tarn-et-Garonne, mon ancêtre devint roi. Je m’enorgueillis d’être né l’un des nombreux descendants légitimes de ce seigneur, non des mouches, mais des émouchettes.
Il fut riche pour le coin, respecté, salué, recherché, encensé.
Pas longtemps, hélas, à la déception des héritiers ; car le tracteur expulsa des champs « la vieille araire » tirée par les bœufs, coiffées ainsi de ce loup translucide ; et l’on vit juchés sur leurs engins, les agriculteurs se promener, sans plus de fatigue, le long des sillons, à l’abri dans leur cabine, écoutant de la musique.
Ruinés, mon frère et moi gambadâmes, notre enfance durant sur des montagnes des émouchettes inutiles invendues, accumulées dans la maison mère du prince déchu.
Michel Serres. Recueil « c’était mieux avant ». Éd. Manifeste–Le Pommier.