Bondissant sur ses grands chevaux, Grand-Papa déclame, gaullien, à la cantonade : avant, la France comptait parmi les grandes nations du monde, alors qu’aujourd’hui…
Certes, dit, le plus doucement possible sa petite-fille, « qu’entends-tu par grandeur ? »
« À l’ère de ces hauteurs vertigineuses, Louis XIV, Robespierre Napoléon tuèrent mes aïeux, par dizaines, par centaines de milliers, sur la place de grève, en Russie, Égypte et Italie. Parfois cinquante mille en une seule bataille, oui, en une seule journée de quinze heures, comme à Eylau, ou à la Moskova. Combien de cadavres par minute ? Dans quel but, sinon avoir un nom dans l’histoire, mais, finalement échouer ? Pour devenir le premier, mais, enfin, se faire guillotiner ou emprisonner à Sainte-Hélène ? Cher payé pour le peuple et leur destin.
Qui écrivit jamais l’histoire du point de vue de sa victime, de ses âmes mortes, nous ? »
Parallèle biologique : « prenons l’exemple de l’homme en général et comme être vivant. À force de se battre contre toutes les espèces, de les exploiter, de les chasser, de les parasiter, de les détruire, supposons qu’il arrive au terme fatal où elles disparaîtraient.
Le plus fort, le plus grand, le plus puissant, le vainqueur de la lutte pour la vie a gagné.
Le voici donc seul sur terre, sans vache, sans arbre, sans blé. Que mangera-t-il ? Son semblable, sa femme, son fils, au petit déjeuner ! »
Imaginons un roman inspiré par le darwinisme social ou la lutte pour la vie fait rage et où, à la fin d’une ère, une espèce vivante l’emporte. La voici à son tour, victorieuse, seul sur la terre ; comme tantôt, l’homme mourut d’avoir gagné, elle risque d’en crever. Alors, avant de disparaître et, vite, pour se sauvegarder, elle décide de faire profil bas et se résigne à se glisser désormais vers un rang plus modeste. Elle apprend surtout à ne plus jamais tenter de l’emporter, elle a su, à ses dépens, ce qu’il en coûte de gagner.
Alors passer sa résignation, acte deux, une autre époque s’annonce, une autre bataille fait rage, au terme de laquelle une autre espèce gagne et tout recommence. À son tour, de nouveaux, elle risque de mourir et rentre rapidement dans le rang.
Leçon intégrale enfin : toutes les espèces vivantes, bactéries, champignons, faune, baleines, flore, séquoias, oui tous eurent leur chance dans cette vive et sinistre galère et, tour à tour, après avoir gagné, se résigner et entrèrent dans la forêt commune, en compagnie des autres, pour la petite guerre de tous les jours, et de tous, contre tous, ou qui perd gagne, ou qui gagne perd et, où, finalement tout le monde finit par se reproduire et manger.
Voilà pourquoi toutes redoutent l’homme : chacune sait la vraie loi de la jungle, celle que je viens d’énoncer, qu’il ne faut surtout pas gagner, mais l’homme, le dernier, ne le sait toujours pas.
Depuis quelques millions d’années, nous y sommes, c’est le tour de l’homme.
Il a lutté, il s’est battu, il a tout inventé, enfin, il va gagner.
Demain matin, au jour même de sa victoire, seul au monde, il sera forcé de se résigner comme le firent le séquoia floral, la baleine faunesque, les bactéries, les champignons et les mousses.
Quitter vite le pinacle et revenir aux flots communs, s’il veut survivre.
Vite, vite, au risque de mourir.
Michel Serres. Recueil : « C’était mieux avant ! ». Éd. Manifeste–le Pommier.