Poème 42

Fuis le monde
J’entends le génie dans mon oreille
Qui prononce doucement le serment
Fuis le monde
Prends les lucioles dans ta poche
Et va, de l’autre côté de la montagne
Pas cette montagne-là
Va de l’autre côté de toutes les montagnes de tous les mondes infinis
Fuis le monde enfant de la peur de la colère abyssale
Ravale les mots salis
Lave-les à l’intérieur de toi comme les cailloux précieux de ta gloire
Fuis le monde enfant des mille vents contraires
Ramasse les mots perdus les mots oubliés
les mots abandonnés
les mots orphelins
les mots qu’aurait dits ta mère
Ramasse les mots brûlés
Lave-les
Enfouis-les dans ta gorge et polis-les
Enfant de la joie millénaire
Prends-en soin comme des amis merveilleux
des parcelles de rivages bleutés
des morceaux à peine esquissés de paradis perdus
Écoute ces mots
Écoute-les en toi ils prennent refuge
Comme des animaux blessés par l’incendie
Donne-leur de l’eau
Rafraîchis leurs visages
Découds doucement la peau des hommes de leurs fronts pâles


Je voudrais une petite maison blanche à l’ombre d’un cerisier
Face à un lac
Le silence tout autour
Les mots rangés avec la musique les carnets
les visages des amis
Je voudrais une petite maison blanche à l’ombre d’un cerisier
Quelque chose de si calme
Que la tristesse trouverait un lieu pour se dire
Un lieu si clément
Que mon genou peut-être pourrait se courber vers le sol
Et le ciel caresser mes cheveux
Sans que la colère déforme mon visage


Clara Ysé. Recueil : « Vivante ». Éd. Seghers.


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