Une fois l’an, notre chroniqueuse Mara Goyet trie ses (nombreux) vêtements.
Voici venu le temps du nettoyage de printemps. Une montagne de vêtements (enfin, relativisons, c’est de l’ordre du Massif armoricain) domine la pièce. Je vais trier. Comme jamais.
À un certain âge, il faut être réaliste (je n’aurai jamais de dressing) et se délester (les linceuls n’ont pas de tringle). J’ai décidé d’être un peu plus organisée qu’à l’ordinaire.
À ma demande, ChatGPT m’a suggéré un planning « inspirant » : « Mets une playlist douce. Diffuse une huile essentielle (ylang-ylang)… »
On pourra ricaner, mais cela marche. J’utilise aussi diverses méthodes qui ont fait leurs preuves : celle de Marie Kondo (« Est-ce que cette jupe-short Decathlon me procure de la joie ? ») ; celle de la tripartition fonctionnelle (je garde, je donne, je ne sais pas).
Jamais je n’ai été aussi efficace de ma vie. Je suis si dénuée de scrupules que j’imagine Johann Chapoutot trouver des similitudes entre ma manière de faire et les heures sombres des ressources humaines (la seule chose que j’emporterai avec moi dans l’au-delà, ce sera mon addiction au point Godwin).
Assise à même le sol, je mesure à quel point, avec l’âge, j’ai appris à faire simple. Le « je ne sais pas » s’est vite transformé en « je donne ». Jadis, l’examen de mes vêtements était teinté de considérations puériles ou de chipotages excessifs. Plus maintenant.
Adieu, la jupe que je portais le jour où mon regard a croisé celui d’Eudes, en cours de latin, en quatrième. Il y a désormais quelque chose du « style tardif » (voir le Spätstil, théorisé par Adorno) dans mon art du rangement qui contribue à le rendre plus profond.
On est davantage dans le copeau de savon de Marseille eschatologique que dans l’hubris Minidou.
Jean taille 38
Néanmoins, malgré mon intransigeance, je m’aperçois que le démon de la « catégorie » ne m’a pas tout à fait quittée. Simplement, il prend de nouvelles formes. Le « jean taille 38 que je garde pour quand j’aurai maigri » devient un « pantalon dans lequel je ne rentrerai plus jamais à moins d’avoir une maladie grave » (tas palliatif). Il y a les vêtements qui sentent le parfum de ma grand-mère même si je suis la seule à le percevoir (tas réminiscence, option nevermore).
Il y a les habits qui me faisaient un cul de déesse (tas illusion rétrospective et métempsycose).
Il y a les « atours trop courts, car mes genoux sont moins beaux qu’avant (ils étaient de toute beauté). Mais enfin, c’est quoi ces conneries âgistes, je n’en ai rien à foutre, je garde ces mille minijupes ! En même temps, mes genoux sont moins beaux. Sauf que… » (gros tas politique et sociétal). Il y a les tenues que mes petits-enfants me reprocheront d’avoir jetées (tas transmission).
Il y a la pile qui me ramène aux femmes que j’aurais voulu être (cardigan, pantalon à pinces, jupe crayon, chemisier, brassière de sport) et que je ne serai jamais (tas yolo [you only live once]).
Perec avait raison : « “Penser/classer” […] me fait penser à “passer/clamser”. » Ce nettoyage de printemps a quelque chose de crépusculaire. Mais aussi de parfaitement serein, me dis-je, vêtue de la robe que j’avais autrefois achetée pour ressembler (en vain) à Gena Rowlands dans « Une femme sous influence » de Cassavetes (je vais mieux maintenant), qui me sert désormais à accueillir un livreur ou à trier mes vêtements dans une tenue cocon, au chaud dans mes chaussettes résilientes, plongée dans une atmosphère saturée de bougie senteur sapin.
Mara Goyet. Le Nouvel Obs. N° 3162. 01/05/2025