L’idéologue Alain de Benoist…

l’incubateur des idées de l’extrême droite

Depuis plus de soixante ans, l’idéologue de l’ombre fait infuser, non sans succès, les théories identitaires et racistes dans le débat public, flirtant sans ciller avec la symbolique nazie. Défenseur de l’OAS, pro-apartheid, il jouit ces jours-ci d’un étrange intérêt avec la parution de son dernier livre chez Fayard, mastodonte de l’édition passé sous le contrôle de Bolloré.

Alain de Benoist présenté d’abord comme « écrivain, journaliste, philosophe, politologue », aurait publié « plus de 3 000 articles » et serait traduit « dans une quinzaine de langues différentes ».

Tout à fait anecdotique, mais révélateur : dès que de Benoist apparaît quelque part, il y a à la fois enflure et embrouille. Avec son Autre Rousseau qui, préfacé par l’inénarrable Michel Onfray, est donc paru chez Fayard ce 14 mai, l’octogénaire poursuit son labeur visant à semer la confusion à tous les étages, en avalant le philosophe et en le recrachant contre les Lumières.

Et, au passage, il glisse une pièce de plus dans une bibliographie monstrueuse : à la fin des années 2010, ses « amis », animant le site Web à sa gloire, avaient déjà, entre fatuité crasse et cuistrerie exacerbée, fait paraître un volume de 467 pages recensant ses livres et leurs traductions, ses articles, ses préfaces, mais aussi des papiers et des travaux universitaires à propos de celui qui, par ailleurs, revendique de posséder une bibliothèque de 150 000 à 200 000 titres. Vertiges de l’amour de soi et autocélébration d’un « penseur » qui a beaucoup lu, sans aucun doute, mais au moins autant tordu, récupéré, détourné, gommé, gonflé et trahi.

En 2012, Alain de Benoist pouvait encore dénoncer dans Causeur une « chape de plomb sur la pensée critique » (entendre la sienne, évidemment), installée par ce qu’il désigne comme une « reductio ad hitlerum ». « Jusque dans les années 1980, mes livres étaient publiés chez Robert Laffont, Albin Michel, Plon, la Table ronde, entonnait-il. Après 1990, il n’en a plus été question, et j’ai dû me rabattre sur des éditeurs plus marginaux. »

Publié dans des tas de maisons d’extrême droite, de Benoist repérait toutefois, avec la clairvoyance du pompier pyromane, « un léger réchauffement climatique ». Et aujourd’hui, nous y sommes : la planète éditoriale brûle pour les idées réactionnaires, conservatrices et identitaires, sous toutes leurs formes.

À lui les micros, les plateaux et les haut-parleurs ! Comme à la grande époque où il avait table et colonnes ouvertes sur France Culture, dans le Figaro magazine ou Valeurs actuelles. De Benoist revient.

Comme le relève le politologue Stéphane François, Alain de Benoist reprend encore, des décennies plus tard, la thèse révisionniste de Saint-Loup – ancien de la division Charlemagne, devenu passeur de cette histoire et de ses valeurs au sein du Grèce –, selon laquelle les Waffen-SS étaient une « organisation oppositionnelle » à l’hitlérisme.

Pareil pour la référence de substitution, avec les acteurs de la révolution conservatrice allemande sous Weimar, qui, dans les rangs de la nouvelle droite, sont souvent présentés comme des adversaires des nazis, alors qu’avec leur idéologie völkisch – antisémite et visant à l’instauration d’une religion païenne – ils peuvent être rangés parmi leurs précurseurs…

À la fin des années 1980,  de Benoist ne fait pas que commerce d’idées : comme le révélera René Monzat, chercheur indépendant et animateur de Ras l’Front, il propose à ses lecteurs d’acquérir pour 100 francs (15 euros) une « tour de Jul », un petit bougeoir d’inspiration scandinave, mais directement connecté au paganisme SS.

Derrière ce folklore pour le moins douteux, de Benoist s’attelle à la « métapolitique » – ce terme désigne, dans les droites radicales, la bataille pour l’hégémonie culturelle –, décomposant et recomposant en permanence les idées des autres. Avec l’ambition affirmée d’élargir son influence dans tous les appareils idéologiques pour brouiller les cartes et les esprits.

Plus récemment, sous la signature anagramme de son nom (Bastien O’Danieli) utilisée pour ses articles sur la « génétique » dans sa revue grand public Éléments, de Benoist tient l’explication de la « baisse du QI dans les pays occidentaux » : c’est la faute, selon la substance résumée par un de ses collègues, à l’immigration, aux perturbateurs endocriniens et au fait que « les femmes à QI plus élevé font moins d’enfants que les femmes à bas QI ». Grandiose, n’est-ce pas ? Tout ça pave la voie au « grand remplacement » et à la « remigration », deux des axes en vogue dans toutes les extrêmes droites et bien au-delà.

Consacré par sa parution chez Fayard, l’agitateur des droites radicales va, n’en doutons pas, se délecter de la notoriété retrouvée. Et construire sa statue de commandeur. Jusqu’ici les dithyrambes demeuraient limités à sa propre mouvance. Renversant un éloge de Louis Pauwels – « Cet anti-Marx ne serait-il pas un Nietzsche actuel ? », avait loué ce dernier, qui décrira la jeunesse mobilisée contre les lois Devaquet en 1986 comme atteinte par un « sida mental » –, un de ses adulateurs l’avait décrit comme un « post-nietzschéen » qui serait, en réalité, un « nouveau Marx ».


Thomas Lemahieu  (Source (Extraits – voir l’original)


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