LA CHANSON DU VIEUX

Je suis parti comme les autres,
Aux rayons du soleil levant ;
Et j’avais la foi des apôtres,
Dans mes voiles soufflait le vent.

Croyant à l’amour, à la gloire,
Prompt aux juvéniles ébats,
J’entonnais des chants de victoire
Avant de livrer des combats.

J’ai mis le cap sur bien des grèves,
Guidé par le destin moqueur,
Cherchant les femmes de mes rèves,
Cherchant les amis de mon coeur.

J’ai marché sur bien des couleuvres,
Je me suis vu louer, honnir,
Je ne sais si j’ai fait des oeuvres.
C’est le secret de l’avenir.

J’ai trouvé dans nia longue voie
Moins de sourires que de pleurs,
Et, sort commun, pour un joie
J’ai rencontré ruine douleurs.

Encore un effort et je touche
Aux mornes lagunes du soir
Où l’astre ensanglanté se couche
Enroulé dans son manteau noir.

Quand mon navire, en son désastre,
Aura sombré dans le néant,
Lorsque je serai, comme l’astre,
Entré dans le gouffre béant,

Tètes brunes et tètes blondes,
Jeunes gens qui me survivrez,
Cette loi, qui régit les mondes,
Comme tout vous la subirez.

Vous verrez de nouvelles choses,
Vous cultiverez d’autres champs ;
Tantôt joyeux, tantôt moroses,
Vous chanterez de nouveaux chants.

En attendant votre avarie,
Si vous n’avez à faire mieux,
Donnez, parfois, je vous en prie,
Une pensée au pauvre vieux.

Dites-vous que, l’âme hautaine,
Sur son labeur, levant le front,
Il est mort comme un capitaine
Demeuré debout sur le pont.

Et s’il fut, en cette demeure,
Parmi ceux qui vous étaient chers,
Mes amis, faites, à votre heure,
Errer sur vos lèvres ses vers.


Claudius Popelin. Recueil « Poésies » Ed 1889. Éd. Hachette. La BNF


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