Rondelet
Qui le soir pleure, au matin rit ;
Et qui pense qu’Amour ourdit
Son bien, le voit tout soudain qui
Vers le mal tourne ;
Et qui pense que Joie sourit
Et lui vient en aide, est trahi
Car Fortune a grand appétit
Et tout enfourne.
Jamais ne repose ou n’ajourne
Son mouvement ; et sa roue tourne
Oui, tourne, retourne et détourne
Et sans devis
Demande à chacun la ristourne :
Le plus joyeux soudain séjourne
Dans les soucis.
C’est Désir qui mon cœur enflamme
Et brûle d’une telle flamme
Qu’il n’est ici-bas homme ou femme
Qui médecine
Connaîtrait — si ce n’est ma Dame
Qui flambe incendie met en flammes
Ce cœur qui d’amour la réclame
Et qui décline.
Fortune en fait un champ de ruines
Amour lui fait assaut, le mine
Ce cœur à mourir se destine
Sans autre blâme.
Mais, las, si mes jours se terminent,
C’est à celle que j’aime, fine,
Que, mains jointes, visage pruine
Je rends mon âme.
Guillaume de Machaut (vers 1300-1377)
Tieus rit au main qui au soir pleure,
Et tieus cuide qu’Amours labeure
Pour son bien, qu’elle li court seure
Et mal l’atourne;
Et tieus cuide que Joie acqueure
Pour li aidier, qu’elle demeure.
Car Fortune tout ce deveure,
Quant elle tourne,
Qui n’atent mie qu’il ajourne
Pour tourner; qu’elle ne séjourne,
Ains tourne, retourne, et bestorne,
Tant qu’au desseure
Met celui qui gist mas en l’ourne;
Le seurmonté au bas retorne,
Et le plus joieus mat et morne
Fait en po d’eure.
[…] C’est de Desir, qui mon cuer flame
Et point de si diverse flame,
Qu’en monde n’a homme ne fame
Qui medecine
Y sceüst se ce n’est ma dame,
Qui l’art, qui l’esprent, qui l’enflame
Et bruïst d’amoureuse flame;
N’elle ne fine.
Fortune est sa dure voisine,
Et Amours l’assaut et le mine,
Dont morir cuit en brief termine
Sans autre blasme.
Mains s’einsi ma vie define,
A ma dame qu’aim d’amour fine,
Les mains jointes, la chiere encline,
Vueil rendre l’ame.