Un apprenti journaliste en charge d’infos

La justice suisses est-elle laxiste ?

Chose rare, pour une fois, aucune histoire de viol, de femme battue ou séquestrée, de pédophilie ou de diffusion d’images pornographiques… au programme des audiences ce matin-là.

Ni de trafic de stupéfiants, de coups et blessures, de dangereux excès de vitesse, qui occupent au quotidien les autorités. Tout juste un vol de sac à dos, annoncé en salle A2 du Palais de justice, à Genève – une affaire vite expédiée.
Puis celle d’un manager d’origine baltique qui, en période de Covid, a renoncé à tenir la comptabilité de sa société, omis de la transmettre à l’Office cantonal des faillites, et oublié au passage les informations et documents permettant l’encaissement des débiteurs. Au final, sa boîte a bel et bien été mise en faillite, mais il a repris droit derrière une autre société, sise au bord du lac, dans le secteur « achat & vente de biens immobiliers ». Allons donc.
Affaire expédiée, elle aussi. Tout comme la suivante, celle d’un entrepreneur poursuivi pour avoir « astucieusement induit en erreur l’Hospice général, trompant cette institution d’aide sociale sur sa situation financière, l’amenant ainsi à s’enrichir illégitimement à concurrence d’un montant de 212823.25 francs », est-il précisé. Le coquin vient d’ouvrir début 2025 son entreprise, spécialisée – tout comme le prévenu, semble-t-il – dans le déménagement…

Dans la liste du jour s’ajoute ceci : « Un homme, 25 ans, est poursuivi pour avoir détenu dans son bagage en soute plusieurs munitions de différents calibres, sans les autorisations nécessaires ». Juste ciel ! Voilà du lourd. Trafiquant colombien ? Mercenaire bulgare ? Garde du corps tchadien ?

Que nenni.

Il est planté là, grand, blond, la raie de côté, filiforme et propre sur lui, le corps encore gauche et la voix un peu niaise. L’air maladroit dans ses Dr. Martensflambant neuves. Bien perché sur ses semelles compensées, à attendre son tour devant la porte de la salle. A ses côtés, son avocat, en costard sur baskets. Ils papotent.

On entend que le jeune homme termine des études universitaires de journalisme dans un pays au soleil, au bord de la Méditerranée. Il maîtrise déjà trois langues et se passionne pour la Corée du Sud : sa langue mais aussi son style vestimentaire, sa musique…
Bref, il prend très souvent l’avion.

La porte s’ouvre, on entre, on s’assied sagement.
Le juge : « Vous êtes étudiant, sans revenu, votre père subvient à vos besoins, vous n’avez jamais été condamné… Mais enfin, qu’est-ce qui vous a pris d’emporter avec vous des munitions, dans un aéroport ? » Lui, bafouillant, les joues rougissantes : « Je n’y connais rien en munitions… C’est ma mère qui m’a demandé. Je n’ai jamais touché à une arme, je n’ai pas fait l’armée… A l’aéroport, ce qui m’a préoccupé, c’était plutôt le poids des bagages ». Le poids de sa mère ?
Il se mord la lèvre et complète : « Elle m’a dit qu’il n’y avait pas de souci à se faire ».

La parole est à son avocat, qui amène quelques éléments de contexte bienvenus.
En substance : « Les faits remontent déjà à avril 2023… Sa mère a profité du fait que son fils faisait unvoyage retour, avec des valises vides, pour lui confier le transport non pas de munitions, mais de ce que je qualifierais de grenaille pour la chasse aux oiseaux et pour lester le fil d’une canne à pêche. Elle avait remis son fusil de chasse à son cousin en Espagne… »

Quand bien même, cela reste des munitions, fait observer le juge.

L’avocat : « Sa mère avait fait des recherches sur le site internet de l’aéroport, elle n’a rien trouvé à ce sujet… » Diantre. Ne rien trouver signifie-t-il que tout est permis ?
« Mon client a été très surpris d’être appréhendé par la police le jour même. Il encourt une mise à l’épreuve de trois ans, alors qu’une simple amende suffirait. Il a bêtement fait confiance à sa maman ».

Bon… ça ira pour cette fois, que cela vous serve de leçon.
Allons-y pour une simple amende.

Quinze minutes plus tard, à la sortie du tribunal, on recroise sur la jolie terrasse d’un tea-room sélect, l’avocat, le jeune prévenu tout décontracté, chemise blanche et lunettes de soleil, et une dame très élégante, en tenue vert printemps, en train de siroter une Badoit.

C’est maman qui régale ?


Gilles Labarthe. Vigousse 18/04/2025


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