F. Tassel – Pages volées

Ce n’est que deux pages d’un roman de 370 pages.

Un extrait qui résume parfaitement l’esprit qui prévaut tout au long de ce livre.
L’écriture est fluide et accessible, sans mots inutiles cachés dans un dictionnaire spécialisé. Le texte est clair, loin d’être ampoulé ou de relever de la novlangue. Les descriptions sont précises, juste ce qu’il faut pour ancrer les personnages dans leur réalité. Leur vie… MC


Puisque Charles arrive en début d’après-midi, c’est-à-dire en fin de service, José s’est attablé une fois, puis deux, désormais, c’est un rituel. José aime parler, écouter aussi, cela surprend au début tant le type est immense, massif, des mains énormes, sa sensibilité ne saute pas aux yeux. « Allez, Charly, déboutonne-toi un peu, rien ne sortira d’ici, tu sais bien ! » Charles lui oppose souvent un silence poli, « Je ne suis pas intéressant, José, tu sais bien… ». « Quoi, un ancien grand flic comme toi, tu plaisantes, tu dois avoir mille histoires ! Fais un bouquin, au moins ! » Alors, de temps en temps, Charles lui raconte des anecdotes, José est fasciné par les flics ripoux, à la fois choqué et envieux de ces types qui jouent avec les règles qu’ils doivent faire respecter aux autres, à des types comme lui. « C’est dingue, c’est dingue », répète le colosse en se tenant la tête entre les mains.

Aujourd’hui, Charles a décidé de lui parler de sa maladie. Il se lance doucement, mais franchement, « J’ai fait des analyses, une échographie, le toubib a été clair : tumeur cancéreuse. Dans la prostate. Mais elle est prise tôt, il y a de l’espoir. »

José a arrêté de touiller son café, la chique coupée, ça n’arrive pas tous les jours et ça en dit long.

« Merde, la tuile… Mais t’as raison, d’ailleurs je l’ai lu pas plus tard qu’hier dans Le Parisien, c’est un des cancers les mieux traités maintenant.

— J’en ai pour huit semaines de radio, avant l’opération. Tiens, regarde… »

Charles lui montre les médicaments qu’il doit prendre dans la journée. « T’es jamais cassé de fatigue ?

— Si, idiot, tiens là maintenant, si tu n’étais pas en face de moi, je m’écroulerais sur le trottoir. Mais tant que je peux venir, plutôt que de passer ma journée dans mon canapé, je viendrai. On verra bien jusqu’à quand ça sera possible.

— T’as quel âge, déjà ?

— Soixante-dix-neuf. Depuis huit jours. »

Le repas d’anniversaire a été long. Très long. Pas tant après l’annonce de sa maladie à Virgile et Anouk, qui ont bien réagi. Sa fille cadette connaît la musique, elle va se renseigner auprès de collègues à l’hôpital, « Ton Marois, là, a raison, pris tôt, ça peut se soigner. Et tu es résistant. » « Comme les mauvaises herbes, c’est bien connu », a complété Charles. Virgile n’a pas dit grand-chose, mais il s’est levé pour prendre son père dans ses bras. Aline, si mignonne dans une robe crème, a tenu le choc, la mine concentrée, soucieuse de la qualité du repas, s’éclipsant parfois dans le salon pour enlever les écrans des mains de leurs petits-enfants, les deux d’Anouk et le petit garçon de Virgile, et jouer avec eux. En revenant dans la salle à manger, elle ajustait sa coiffure dans le miroir du couloir, Charles adore la voir accomplir ce geste, elle a alors vingt-cinq ans.

Le repas a été long à cause de la chaise vide. Depuis l’absence d’Alexandra, c’est un combat qui l’oppose à Aline. Elle voudrait que le nombre de places corresponde juste à celui des invités. Charles veut que la chaise vide soit là, absence criante, et en plus près de lui, au bout de la table qu’il préside. « Pourquoi tu nous infliges ça, Charles ? » « Je n’inflige rien à personne. Je veux qu’on se souvienne. » « De quoi, précisément ? » « De notre histoire, c’est tout. » Alors, cette année, encore, la chaise était là. De temps en temps, les gamins sont montés dessus pour reprendre une part de gâteau.

« C’était vraiment long, cet anniversaire, je te raconterai… Allez, José, je dois filer. À demain, sans doute. » « À demain, Charly. Tu vas où ? » Mais Charles s’est déjà éloigné, les mains dans les poches de sa veste.

Sur la 4 de couv…

Avec « On ne sait rien de toi », c’est trente années de la vie d’un couple que l’on suit, entre faux-semblants et non-dits, habitudes et routines. Fabrice Tassel continue à explorer les apparences, les secrets et la part de ténèbres qui constituent chaque famille, aussi ordinaires qu’elles paraissent.


Frabrice Tassel – « On ne sait rien de toi ». Ed. La manufacture de livres.


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