C’était mieux avant – 1.

… Tout n’est jamais d’un seul côté.

Tenez, visitons ensemble les entrées de nos villes, grandes ou petites. Jadis, nous passions par là, je veux dire du rural à l’urbain, continûment et même avec une finesse extrême.
Encore de l’herbe, déjà des murailles., Encore un peu de blé, de vignes ou de pacage, déjà les pompiers dans leur casernement. Le paysan ne se dépaysait pas, le citadin s’installait déjà ; transitant doucement l’un vers l’habitat de l’autre, tous deux se délassaient en traversant ce sas aimable, parfois même délicieux ; celui de Pau ne ressemblait point, béarnais à celui, alsacien, de Mulhouse et les entrées de Brest même différaient, bretonnes, des pénétrantes vers Agen même, gasconnes.

C’était mieux avant, assurément.

Car désormais, quelle que soit la cité de France, l’horreur règne en ces lieux, uniformément. L’écriture y tue le bâti, la publicité y exigible ses ignominies, hurlent les couleurs, écrase la laideur.
Comment se fait-il que les urbanistes, des maires, des architectes, pourtant élevés à contempler des cathédrales sublimes et des paysages divins aient oublier si vite le goût raffiné de leur pays pour copier aussi servilement l’états-unienne laideur ?
Comment se fait-il qu’une foule raisonnable n’ait point démoli, de saine rage réveillée, ces abominations ?

Avec la langue et le règne du fric, nous importâmes le mauvais goût ; et notre sens de la beauté en prit un sale coup.

Oui, Pépé, c’était mieux avant.


Extrait de l’opuscule : « c’était mieux avant ». Michel Serres. Éd. Manifeste le pommier.


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