Au début du présent millénaire, encore tout configuré par les sinistres décennies du XXe siècle, c’est peu dire que le mot « classe » n’avait pas la cote. Mot d’hier, lié à un monde révolu et à des conceptualisations qui venaient, n’est-ce pas, de montrer leur indubitable faillite, « classe » était, disait-on partout, à ranger quelque part entre « guilde » et « mâchicoulis », au mieux entre « métier à tisser Jacquard » et « machine à vapeur »…
Si on avait l’idée saugrenue de constater que tout n’était pas riant pour tout le monde en cette joyeuse « fin de l’histoire », un panneau lumineux vous indiquait la réponse du moment nommée « exclus ». Oui, à la rigueur, on pouvait considérer qu’il demeurait quelques malheureux marginaux – lesdits « exclus » – que tout séparait, bien entendu, de l’immense majorité – les « inclus » –, laquelle majorité n’avait, dans le fond, aucune vraie raison de se plaindre.
Bref, l’adolescent que j’étais pouvait ressentir quelques agacements lorsqu’il lisait « couches populaires » dans la presse de progrès et se réjouissait au contraire quand il lisait « classes populaires ».
La première expression me semblait être une concession fâcheuse à l’air du temps libéral, quand la seconde, parce qu’elle contenait le mot « classe », sentait bon l’ambition révolutionnaire préservée : tel était du moins mon verdict olfactivo-théorique quand je n’avais pas 20 ans.
Le temps a passé et la mode a varié – non sans combats de certains, non sans retentissante crise du capitalisme. Aussi bien dans le monde universitaire que dans celui du débat public, en particulier à gauche, le mot « classe » est revenu, basculé au pluriel et tantôt accolé à « populaires » tantôt à « moyennes ». Laissons pour cette fois la dernière épithète pour ne retenir que le couple « classes » et « populaires ».
Il y a quelques mois, une – riche et stimulante – journée d’études organisée par des historiens se réjouissait, par exemple, du « retour au premier plan » de la catégorie d’analyse « populaire » tant en histoire qu’en sociologie, notant que ce mouvement ascendant était « évidemment lié » au « déclin […] concomitant de l’affaiblissement des partis politiques de gauche en France comme dans le reste de l’Europe ». Ah ! Voilà qui devrait faire réfléchir…
De fait, où se situe-t-on avec « classes populaires ». Dans le premier cas, on est dans une sorte de stratigraphie de la société. Stratigraphie ? Le mot est effrayant, mais l’image dit assez bien les choses. Avez-vous quelques souvenirs de géographie ou de sciences de la terre ? Vous rappelez-vous ces coupes montrant les couches géologiques superposées ? Eh bien, c’est ça, « classes populaires », c’est pour désigner les couches qui sont tout en bas, les couches « inférieures ».
Vous appartenez aux « classes populaires » si vous faites partie de ce « bas » social. C’est le monde des « sans » pour reprendre une expression des années 1990-2000, des « dépourvus de » … Sans argent, ça va sans dire ; sans réseau ; sans ressources culturelles reconnues, etc. Eh quoi ! Ces gens n’existent-ils pas ? Ce n’est pas vraiment la question : c’est simplement que le syntagme « classes populaires » porte en lui une vision de la société dans son ensemble. […]
Pour autant, « classes populaires » à le mérite de poser explicitement une question de très grande ampleur pour tout progressiste, aujourd’hui. […]
Aussi, proposer de rejeter le syntagme « classes populaires » n’implique en rien un appel à l’aveuglement devant cette question politiquement déterminante de la place des couches populaires. Construire l’unité de la classe implique d’en mesurer l’unité d’intérêt fondamentale, mais n’exonère en rien d’une pensée stratégique, finement attentive aux problèmes qui se posent spécifiquement ici, là, ailleurs, aux contradictions qui la travaillent.
Guillaume Roubaud-Quashie. Source (Extraits). Revue « Cause Commune » N° 42. Janv-Fev. 2025. Lecture libre