Compte interne…

Non pas question d’employer le mot conte à la place de compte, le ressenti n’y trouverait pas son compte. Cette nuance sémantique est essentielle pour saisir l’essence même du message que l’on souhaite transmettre. En effet, un conte évoque souvent des récits imaginaires, pleins de magie et de fantaisie, où les personnages vivent des aventures extraordinaires dans des mondes enchanteurs, tandis qu’un compte, quant à lui, renvoie à une notion de bilan ou d’évaluation, impliquant des faits concrets qui nécessitent une analyse rigoureuse.

Cette distinction est cruciale, dans un contexte autobiographique, pour la narration d’un vécu ressenti confectionné par des souvenirs gardés, cloisonnés au plus profond des neurones, parfois enfouis sous des couches de temps et d’émotions n’ayant aucune interférence entre elles. Ainsi, il est important de choisir avec soin le terme qui convient le mieux à la situation, pour saisir le sens voulu derrière des propos, car chaque mot, chaque expression, porte avec elle un poids significatif qui peut éclairer ou obscurcir le message. L’emploi choisi avec soin des mots peut transformer une simple narration en une exploration profonde de l’âme humaine.

J’avais en tête mille questions brûlantes, des vérités que j’attendais désespérément de toi, des interrogations qui tourbillonnaient dans mon esprit comme des feuilles emportées par un vent d’automne. Mais en poussant cette maudite porte menant à toi, j’avais le pressentiment, comme toujours dans nos relations filiales, que tu ne ferais pas l’effort de répondre, correspondant à ta philosophie personnelle préférée : « ne jamais faire de bruit, garder tout pour soi le bon comme le mauvais, jouer les taiseux ». Te voilà gisant parmi les gisants, revêtu de ta banalité quotidienne, un témoin silencieux, comme une ombre sans substance. Je t’ai interpellé, espérant désespérément que cette fois-ci, tu briserais le silence pesant, mais, une fois de plus, tu es resté étrangement muet, laissant mes mots flotter dans l’air, dépourvus d’écho, des souvenirs intraduisibles d’un passé que je ne peux ni oublier, ni comprendre encore moins traduire.

Mille questions et plus qui seront à jamais sans réponse. Qui étais-tu en définitive, toi qui m’as donné la vie lors d’une « expérience » dans un grenier à foin pendant l’exode de 1940 ? Toi, le perpétuel absent pour la fratrie, toi que j’ai haï autant que statufié en secret.

J’ai été « conçu » en septembre 1940 à Saint-Benoît du Sault. Village de l’Indre où avaient atterri deux voitures et des cyclistes arrivés là après avoir quitté précipitamment Paris, fuyant l’arrivée des nazis entrant dans la capitale. Ce lieu, votre terminus d’exode, deviendra un temps votre théâtre quotidien ; il fut chargé de souvenirs pour ceux qui y avaient trouvé refuge, espérant échapper aux horreurs qui se profilaient à l’horizon. Par deux fois, en des périodes distincts, la fratrie est repassés par ce lieu pour, disaient-ils, qu’ils se remémorent cet emplacement ayant marqué leur histoire. Un moment est resté l’ambiance de l’époque dans leurs yeux, dans leurs têtes, encore empreinte d’une angoisse palpable, alors même que la vie continuait de suivre son cours, avec toutes ses complexités et ses joies.

Celui qui deviendra père, Émile, est né le 17 septembre 1921. Il avait tout juste 19 ans au debut de la guerre quand survient l’evidence de l’exode, une période marquée par l’angoisse et la peur. Celle qui deviendra mère, Jacqueline, est née le 8 juin 1922, tout juste 18 ans, encore pleine d’illusions et d’espoirs. Selon les dires, c’était leur première expérience sexuelle. Ce moment, suspendu dans le temps, dépasse le simple acte charnel ; il est le croisement de destins, d’émotions brutes et de désirs nécessaires dans une période d’incertitude, où chaque choix pouvait changer le cours de leur vie. Pourtant, ces fragments de l’histoire de mes parents ne font que soulever plus de questions. Comment ont-ils pu se retrouver dans cette situation tumultueuse, alors que le monde autour d’eux s’effondrait, avec la guerre installée et des conflits qui menaçaient d’engloutir leur jeunesse ? Qu’éprouvaient-ils à ce moment-là, entre l’excitation d’une découverte mutuelle et l’appréhension d’un futur incertain, lorsque leurs rêves semblaient s’effriter à chaque instant ?

A mon adolescence, ma grand-mère paternelle me confia les circonstances de leur rencontre. Son récit, souvent entrecoupé de silences chargés d’émotion, apportait un peu de clarté sur leurs sentiments et leurs aspirations. Bien qu’il s’en soit toujours défendu, ses parents, surtout sa mère, ma grand-mère, visaient pour leur unique enfant, mon père, de grandes destinées, croyant en sa peinture, à son art. Son père, mon grand-père, ancré dans une morale ancienne, entendait que son fils, après avoir convenu de la faute, se devait de régulariser le fruit des débats ; régularisation que n’a jamais voulu admettre sa mère, ma grand-mère.

Du plus loin que je me souvienne, je ne me suis jamais expliqué ces années de vie commune dans ce foyer où le silence était de mise entre les deux parents. Dans cette union dissolue, chacun vaquait à ses occupations. Le rôle de la femme sans réelle éducation – ce n’était pas sa faute, des parents divorcés l’avaient placée dans des institutions religieuses — elle n’avait pour tout bagage qu’un aperçu scolaire et des notions de morale religieuse. Religion qu’elle ne pratiquera jamais, elle restera cantonnée aux travaux ménagers, arguant que c’était là sa contribution aux frais du ménage, ne sortant que pour assurer les emplettes nécessaires avec l’argent parcimonieusement accordé par son mari. Nul achat considéré comme non vital, tel que coiffeurs ou soins esthétiques, ne lui était permis ; quant à l’habillement, il était la plupart du temps confectionné.

Le rôle de l’homme, essentiellement pourvoyeur financier, était assumé grâce au professorat de dessin et à de petits boulots de décoration, qui lui permettaient de jongler entre ses obligations professionnelles et ses aspirations personnelles. Ces petits boulots, souvent réalisés le soir ou pendant le week-end, justifiaient selon ses dires sa non-présence au foyer, réservant de fait son intellectualisme entre amis peintres, quelques maîtresses et un parti politique dont il partageait les idées, mais sans jamais en faire un sujet de conversation au domicile familial. Toutefois, il l’affirmait, ne savoir prendre position politique qu’après avoir lu son journal : l’Humanité.

Au foyer existait une forme de retenue sur les sentiments, qui pesait sur l’atmosphère générale. Mon frère et moi ne sûmes jamais ce qu’étaient les expressions des sentiments, les câlins, les bisous, les « je t’aime », tant maternels que paternels, les félicitations pour une bonne note scolaire ou une action, car ces gestes simples et affectueux faisaient cruellement défaut dans notre éducation. Les fêtes et anniversaires, qui auraient pu être des occasions de célébration et de rapprochement, étaient rarement honorés, traités comme des formalités plutôt que comme des moments propices aux retrouvailles familiales.

Mon frère et moi avons été élevés sans affection, certes, mais aussi sans directive réelle sur la manière de naviguer dans la complexité de la société. Dans la maisonnée, des personnalités artistes peintres ont souvent passé quelques heures au foyer. C’était là pour nous, les enfants, des moments de punition. On nous cantonnait sur une chaise, sans parler, sans bouger, sans faire de bruit, pendant des heures.

Nos jeux étaient souvent hors le foyer, dans les rues adjacentes ou au « patronage laïque ». Il est vrai que nous étions dans un autre temps, celui de l’après-guerre, où il était possible de laisser les enfants se promener sans surveillance dans des rues, pas encore encombrées de voitures, ce qui offrait une sensation de liberté insouciante, sans gros risques de rencontres malencontreuses ; encore une fois, nous étions dans la forme sociale et morale de l’après-guerre, où l’individualisme et la débrouillardise étaient souvent plus valorisés que l’affection ou le soutien émotionnel.

Ce n’est qu’à partir d’une douzaine d’années qu’il arrivait à mon père de m’emmener dans quelques ateliers de peintres connus, où l’atmosphère vibrante de la création artistique m’enveloppait à chaque visite. Ainsi m’arriva de rencontrer de grands maîtres comme Maurice Utrillo, dont les paysages mélancoliques reflétaient une âme tourmentée, et Bernard Buffet, dont les œuvres expressionnistes capturaient des émotions brutes et profondes. Fougeron, avec son style unique, m’ouvrit les portes d’une vision du monde captivante, alors que Waroquier me fascinait par sa capacité à marier la couleur et la vie de manière si harmonieuse. Marcel Grommaire, l’ex-carrossier des usines Renault de Billancourt, fut tout aussi marquant, car il savait transmettre dans ses toiles une beauté simple et authentique. La rencontre avec l’ami de la famille J. L. Viard, peintre mais aussi (et peut-être avant tout) créateur de tapisseries qui allaient toutes être tissées à Aubusson. Je me souviens également de Charles Fitermann et de M. C. Vaillant-Couturier, Georges Marchais, toujours prosélyte, instillant l’importance de l’engagement sociopolitique à travers l’art, me montrant ainsi que la peinture pouvait également être un puissant vecteur de message et de réflexion. Ces rencontres ont nourri ma passion pour l’art et élargi ma vision du monde créatif et sociétal.

Plus j’avance, moins je sais qui je suis, je m’interroge. Les années passant, arrive l’heure des bilans, sans doute liée à quelques inquiétudes de santé, pour partie naturelle due à la vieillesse, pour partie à un atavisme familial. Ces réflexions, souvent accompagnées d’une mélancolie sourde, m’incitent à contempler des choix de vie, des rêves inachevés et les héritages souvent encombrants des générations précédentes. Dans cette quête d’identité, j’aspire à comprendre le fil fragile qui relie mon existence à celle de mes ancêtres, tout en portant le poids des non-dits et des secrets enfouis dans les méandres du passé. Cet héritage, malgré ses ambiguïtés, me semble représenter une chance de me découvrir, de nourrir ma propre histoire à partir des échos de ces vies qui m’ont précédé. Un voyage introspectif, où chaque étape me rapproche un peu plus de moi-même, tout en laissant derrière moi des blessures à panser.


Pourquoi, tout ce passé ne saute à la gueule en ce dimanche de février 2025 qui n’est même pas la date anniversaire de ma naissance ni de personne de mon entourage ? Peut-être que mon prochain voyage dans une chambre d’un CHU de province où ils vont pratiquer bon nombre d’examens sera une occasion de réflexion, où les murs cliniques, habituellement si froids, deviendront le fond de pensées intenses sur le temps qui passe et les relations qui s’effritent. Les infirmières passeront, le bruit des machines créera une mélodie étrange, et peut-être que je me demanderai pourquoi la vie semble se concentrer sur ces moments d’incertitude, alors que dehors, le monde continue à tourner comme si de rien n’était.

Dire que je suis serein devant ses recherches médicales à venir, serait faux, on arrive à un âge où, connaissant bien son corps, nous savons détecter et porter attention aux moindres anomalies ; à moins que l’on se complaise à écouter des résonances inédites. Chaque petit changement, chaque douleur passagère devient alors un motif de réflexion, une source d’inquiétude, et c’est le moment où les questions commencent à s’accumuler dans notre esprit. Il nous apporte des questionnements du genre : pourquoi je ne peux plus faire telle ou telle chose ? Est-ce la fatigue qui s’est infiltrée dans mes muscles, ou peut-être une fatigue générale qui affecte mon bien-être quotidien ? Les activités autrefois simples deviennent des défis décourageants, et cela nous force à réévaluer nos limites, à nous demander si nous devons désormais accepter une nouvelle réalité.


MC


3 réflexions sur “Compte interne…

  1. ROLLAT Danielle Tatchou 92 ! 09/02/2025 / 18h38

    Voilà de bien belles et profondes réflexions, qui fleurent le bilan d’une vie, avec les bons et moins bons souvenirs qui remontent… nostalgie devant le temps qui passe… pour ne pas avoir réalisé tout ce que tu aurais voulu ?
    Cela m’arrive aussi maintenant. Merci Michel.

  2. bernarddominik 09/02/2025 / 18h46

    C’est toute une époque où l’expression des sentiments était interdite. Serrer dans les bras ses enfants, les embrasser, ça ne se faisait pas, et seuls les bourgeois s’intéressaient aux résultats scolaires de leurs rejetons, nous les enfants des rues ou des HLM c’était très simple : tant que l’école était gratuite et nous gardait on y restait, après, c’était chercher un travail et quitter le nid familial. Un temps où les enfants étaient nombreux et en vertu du principe de « ce qui est rare et cher et son contraire ne vaut pas grand-chose », ils comptaient pour peu de valeur.

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