Lapetitegens a fichu le camp longtemps, elle a tellement vieilli, je la reconnais à peine, ses cheveux ont blanchi, ses mains se sont allongées, elle porte des godasses qui lui donnent une allure de clown déchu, on dirait que ce n’est plus tout à fait elle, on dirait que la vie lui a mis une cervelle cabossée et du plomb dans les ailes ou bien c’est à force de la réclamer qu’elle me revient un peu dérangée.
Lapetitegens se rétracte à nouveau et à nouveau, je perds sa trace, les mains en porte-voix, je l’appelle, je crie, je hurle, je soulève les coussins, je tire les rideaux, la mer s’éloigne au grand galop, toutes les fenêtres se referment sur un silence paresseux, j’active quelques hypothèses, je cogite, je gesticule, je tourne, le feu de cheminée crépite discrètement, je tousse, je rumine, je renverse un verre d’eau ou était-ce une coupe de champagne ?
Je finis par concocter une recette à base d’huile essentielle, anti-infectieuse, décontractante, quelques gouttes de myrte, un peu de miel, une pointe de cannelle, j’invoque les dieux, je jette sur mon angoisse des couvertures rapiécées, je mets les doigts dans la terre glaise pour que le souvenir me reste, lapetitegens qui manque à mon appel, qui me manque tant.
Isabelle Pinçon. Recueil « Lapetitegens ». Ed. Cheyne