L’humour, qu’il soit noir, raffiné ou de mauvais goût, est toujours une tentative d’optimisme. Malgré les catastrophes annoncées et les prédictions apocalyptiques, cette manière de voir est la seule qui peut nous faire tenir debout.
Ce n’est pas la voie la plus facile à suivre, car l’optimisme nous oblige à ajuster nos actes à sa hauteur. Alors que, à l’inverse, le pessimisme, sous les traits flatteurs de la lucidité, nous tire vers l’abattement et le renoncement. À quoi bon, puisque tout est foutu ?
Deux philosophies de la vie s’offrent donc à nous : baisser les bras ou lever le poing.
- Histoire et mémoire
Et ça commence avec les jeunes. Souvent angoissés par cette société qui bouge sans arrêt sous leurs pieds, les questions de liberté d’expression ou de laïcité les plongent dans la perplexité. On peut les comprendre.
À l’âge du collège et du lycée, j’aurais été bien incapable d’avoir les idées claires sur de tels sujets, habituellement réservés aux adultes. Il y a quarante ans, personne ne venait dans nos classes tenir des conférences sur la laïcité, pour la bonne raison que cette notion ne nous préoccupait pas. Je crois avoir compris ce qu’était la laïcité sans même m’en rendre compte, tout simplement en écoutant les cours du professeur d’histoire et de géographie. Les gravures d’époque, dans notre manuel d’histoire, du massacre de la Saint-Barthélemy m’ont largement suffi.
Les guerres de Religion qui ensanglantèrent la France et l’Europe, l’édit de Nantes, signé par Henri IV et sa révocation par Louis XIV, m’avaient déjà tout expliqué. Pas besoin d’un colloque de trois jours pour comprendre à quoi sert la laïcité. Des années plus tard, lors d’une rencontre avec des collégiens, je leur posai cette question : avez-vous déjà entendu parler du massacre de la Saint-Barthélemy ?
Leur réponse me laissa sans voix : aucun élève ne savait de quoi il s’agissait. Depuis, je me dis que les beaux discours sur la laïcité assénés aux collégiens et aux lycéens ne seront pas très efficaces si on ne leur enseigne pas d’abord la chronologie et la connaissance d’événements historiques aussi cruciaux.
Cette question nous ramène à janvier 2015. Comment peut-on espérer conserver la mémoire des attentats des 7, 8 et 9 janvier si celle des guerres de Religion a déjà disparu ? Comment comprendre la publication des caricatures de Mahomet en 2006 par Charlie Hebdo si on a aussi oublié l’assassinat de Theo Van Gogh et les massacres abominables commis par les islamistes du GIA en Algérie dans les années 1990 ?
Puisque la mémoire est l’enjeu vers lequel tout converge, relisons ces mots d’André Malraux prononcés le 19 décembre 1964, lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon : « Le jour où, au fort Montluc à Lyon, après l’avoir fait torturer, l’agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire puisqu’il ne peut plus parler, Jean Moulin dessine la caricature de son bourreau. »
À ceux qui n’ont toujours pas compris à quoi peuvent bien servir l’humour, la satire et la caricature, nous leur répondons : ces formes d’expression toujours crues et sans détours sont un défi lancé à la face des monstres qui veulent nous dévorer. Et tant qu’il y aura des monstres, petits ou grands, il y aura de la caricature.
D’après l’éditorial de Riss. Charlie Hebdo. 15/01/2025