Associerles parents à la vie scolaire, comme àLyon, au collège Victor-Schœlcher, permet pourtant de les désamorcer.
« Allez, on commence à s’échauffer, ça va faire venir les autres. Talons-fesses, on trottine ! » s’égosille la prof pour couvrir le son qui sort de l’enceinte. Des femmes en jogging s’élancent, accompagnées par le tube de France Gall Résiste. Les muscles se délient, d’abord le cou, puis les poignets et les chevilles. Une séance de sport banale, à l’heure de la pause déjeuner… sauf qu’elle se déroule dans le gynase d’un établissement scolaire classé REP +. Et que les participantes sont des mères d’élèves.
Massive barre de béton plantée dans le quartier lyonnais de la Duchère, le collège Victor-Schœlcher fait de son mieux pour réconcilier l’école et les parents. Chaque lundi, deux enseignantes d’EPS proposent des exercices de remise en forme. Les familles bénéficient par ailleurs d’une pièce rien que pour elles, perchée au-dessus du hall, où flotte un parfum de café fumant. Au LEP (Lieu échanges parents), les sujets se bousculent ce jour-là : les nouvelles évaluations nationales, l’orientation des ados, l’emprise des téléphones portables…
Un garçon fait le pitre en marchant devant la baie vitrée, tandis que son copain passe une tête pour quémander un gâteau sec à sa mère. Un autre élève se cache les yeux, embarrassé de voir la sienne attablée aux côtés de deux enseignants que les parents présents appellent par leur prénom. Cécile et Aurélien, désignés « référents parentalité », notent les bonnes idées au vol — comme celle d’associer les familles au dispositif Devoirs faits — et répondent aux inquiétudes des unes et des autres.
« Lorsque tout passait par le carnet de liaison, on n’arrivait pas à lever les incompréhensions, et l’on se retrouvait parfois à devoir faire face à des accusations de racisme », assure Aurélien Lantaz, professeur de lettres classiques, dans son pull col en V. Créer des passerelles entre ces deux mondes permet, selon lui, de dénouer bien des tensions. « Quand un enfant sait que sa mère et son prof se connaissent et se parlent, c’est magique ! », abonde Houria, une parent d’élève arrivée un peu en retard.
D’ordinaire, le moindre événement peut tourner au vinaigre. Une sanction, une mauvaise note… Pas plus tard que l’an dernier, l’exclusion d’un élève à l’initiative d’une bagarre dans le collège a déclenché les foudres d’une famille. « La mayonnaise est montée dans le quartier, mais les mamans du LEP ont joué le rôle de médiatrices et l’histoire est retombée aussi vite », affirme la principale du collège, Émilie Lanuc. Qui plaide pour que l’école tende la main à tous les parents, y compris les plus favorisés : « Quel que soit le milieu, ce n’est jamais simple d’avoir les parents avec nous, et pas contre nous. »
Et c’est pire encore depuis quelques années. La tendance est en effet à la détérioration des relations, d’après le rapport 2023 de la médiatrice de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, qui constate une explosion des saisines d’usagers sur des conflits liés à la vie de l’établissement. Désormais en première position, ces requêtes ont doublé en cinq ans. « Une culture du rapport de force, aux antipodes de l’alliance éducative nécessaire pour assurer l’accompagnement et la qualité du parcours des élèves semble se développer », indique la médiatrice Catherine Becchetti-Bizot.
Dans une synthèse de plus de deux cents pages intitulées « Faire alliance, redonner confiance », elle pointe ainsi une dégradation des « relations avec les familles, parfois empreintes de défiance, d’agressivité ou d’un esprit de contestation qui tend à saper l’engagement [des enseignants] ». Un climat orageux qui peut donner l’impression à ces derniers que leur légitimité, leur compétence et leur autorité sont mises en cause.
Réconcilier les familles avec l’école est une vieille rengaine au sein de l’Éducation nationale. En 2008, Jean-Michel Blanquer avait lancé, du temps où il occupait le poste de recteur, une « Mallette des parents » remplie de kits destinés à conforter ce lien. Cinq ans plus tard, cette ambition était intégrée au code de l’éducation, lequel précisait que « pour garantir la réussite de tous, l’école se construit avec la participation des parents, quelle que soit leur origine sociale. Elle s’enrichit et se conforte par le dialogue et la coopération entre tous les acteurs de la communauté éducative ».
La loi prévoyant notamment… la création d’un espace à l’usage des parents et de leurs délégués dans les établissements. Autant de bonnes intentions qui ne furent pas suivies d’effets. Tant s’en faut.
Au collège, les rencontres se résument la plupart du temps à une réunion de rentrée orchestrée par le chef d’établissement qui s’adresse à un parterre parfois clairsemé, éventuellement suivie de quelques rendez-vous pour tenir informés les parents, dans leurs petits souliers, de l’évolution de la scolarité de leur enfant. Chacun chez soi, le message est clair. Et plus le temps passe, plus le fossé se creuse. En petite section de maternelle, les échanges sont très resserrés, on accompagne son enfant jusqu’à sa salle de classe. En élémentaire, on discute encore avec les maîtresses devant le portail… Des liens qui se distendent progressivement, jusqu’à se rompre à l’entrée au collège. Au point que tout contact inopiné avec les équipes devient dès lors synonyme de mauvaises nouvelles.
Quand ils ne sont pas convoqués pour des problèmes de discipline ou un manque d’assiduité, les parents restent à la porte. « Avec le passage au collège, les parents ont par ailleurs du mal à identifier les enseignants de leur enfant. On entre alors dans un régime de relation plus formalisée qui nécessite des ressources que tout le monde n’a pas », commente le sociologue Pierre Périer, spécialiste des relations entre les familles et l’école. « Comme l’institution ne se donne pas les moyens de penser l’action de coéducation, il ne se passe pas grand-chose, à moins qu’un acteur prenne des initiatives… » poursuit-il.
Il n’est pas rare que dans leur coin des enseignants bricolent des solutions. Pour tenter de tisser du lien, certains prennent par exemple le temps de décrocher leur téléphone afin de se présenter à chaque parent avant la rentrée des classes, puis de leur envoyer toutes les semaines des SMS personnalisés pour garder le contact. Une pratique popularisée au cinéma dans Le monde est à eux, un film sur une belle aventure. Celle de deux enseignants de Drancy, Jérémie Fontanieu et David Benoît, à l’origine de la méthode « Réconciliations », devenue une source d’inspiration pour de nombreux collègues.
À l’image d’Odeline Laurent, enseignante en Seine-et-Marne, qui l’utilise depuis trois ans : « J’ai réussi à avoir seize familles hier. Quand ça ne répond pas, je ne laisse pas de message. Je veux les avoir en direct pour créer un premier contact positif chaleureux, humain », détaille-t-elle. Sur son ordinateur, un tableau Excel avec le numéro de tous les parents de sa classe de troisième. « Allô, je vais être la professeure de maths de votre enfant cette année. Je travaille en collaboration avec les parents. Est-ce que vous êtes d’accord pour que je vous envoie un SMS par semaine pour que vous puissiez l’encourager, le féliciter ou le gronder à la maison ? Vous pouvez me contacter aussi, hein, ça marche dans les deux sens », déroule-t-elle d’une voix enjouée.
À l’autre bout du fil, l’enthousiasme est palpable. Il va remiser aux oubliettes les mots rageurs griffonnés dans le carnet de correspondance, qui ne seront plus qu’un lointain souvenir, à en croire Odeline. Mais elle a beau dire, ses collègues restent sceptiques. « La plupart du temps, moins les équipes ont les familles dans les pattes, mieux elles se portent. Cette attitude est bien sûr contre-productive mais, à leur décharge, la notion de communauté éducative n’est pas facile à faire vivre quand on a face à soi des parents qui préfèrent se préoccuper de leurs enfants avant tout, plutôt que de s’investir pour la collectivité », glisse Sylvaine Baehrel, membre du conseil d’administration de la FCPE.
À ces réticences compréhensibles s’ajoute l’obstacle de la formation qui ne s’attarde pas sur la place des familles. « En règle générale, ce n’est pas un objet de réflexion nt de discussion. Au mieux, on propose des outils pour apprendre à gérer un parent en colère, sans chercher à travailler ce lien et ce qu’il peut apporter », déplore Claire Burdin, docteure en sciences de l’éducation et elle-même formatrice. Un lien qu’il faut pourtant s’attacher à rendre plus humain, explique-t-elle dans le cadre des modules qu’elle anime à l’Inspé de Nantes.
« En France, les parents ne sont jamais à la bonne place : trop là, ils sont pénibles ; pas assez, ils sont démissionnaires », soupire-t-elle. « Comparé à d’autres pays, l’école française s’est ouverte très tardivement aux parents d’élèves, avec les délégués. Sans y être tout à fait prête », précise Pierre Périer. Une distance qui puise peut-être sa source dans un imaginaire révolutionnaire qui rêvait, sous la plume de Michel Lepelletier, de retirer les petits à leur famille pour les mettre dans des « maisons d’éducation », et ainsi les préserver des fausses croyances régnant dans les foyers. Ou encore, par la suite, dans l’héritage républicain d’une école en vase clos où se fabriquaient les futurs citoyens à l’abri de hauts murs.
Reste que les digues sont en train de céder sous l’assaut de parents qui n’hésitent plus à s’attaquer à l’institution. Le modèle d’autrefois, qui marchait à la confiance, a déraillé. Entre les familles qui se méfient et les enseignants qui se protègent, tout le monde se regarde désormais en chiens de faïence. « Les lignes doivent bouger », tranche Juliette Urbain, représentante de la FCPE 75, persuadée que la seule solution pour sortir de l’impasse, c’est que « l’école avance main dans la main avec les familles ».
C’est déjà le cas par endroits, où des expériences fleurissent grâce à la détermination ici d’une cheffe d’établissement, là d’un conseiller principal d’éducation. Lesquels soignent la présentation du livret d’accueil traduit en plusieurs langues pour les parents allophones, concoctent une newsletter, ritualisent un « café des parents », prennent garde à donner longuement la parole aux familles lors des entretiens…
Quand ce ne sont pas les enseignants eux-mêmes qui se creusent les méninges, comme Laurent Reynaud, professeur de SVT au lycée d’Épinay-sur-Seine, qui réfléchit à haute voix : « Les parents qu’on veut absolument voir nous échappent, peut-être parce que retourner dans un établissement quand on a un souvenir traumatique de l’école n’est pas facile. Alors plutôt que d’essayer de les fairevenirà nous à tout prix, pourquoi ne pas aller vers eux ?
On pourrait par exemple délocaliser la traditionnelle réunion parents-profs, un moment qui reste très solennel, dans un parc de la ville… » S’il obtient le feu vert, il compte bien apporter sa petite pierre à l’édifice. « Ça vaut le coup d’essayer ! »
Marion Rousset. Télérama. N° 3907. 27/11/2024.
L’éducation c’est le rôle des parents l’instruction celui de l’école. Changeons déjà le nom le ministère de « L’éducation nationale » en « instruction publique », à chacun son rôle il faut remettre les pendules à l’heure
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