Bien sûr, il y avait le Vietnam, Reagan et George Bush Jr. Mais il y avait aussi « I Have a Dream », de Martin Luther King, et « Yes We Can », de Barack Obama. Et notre regard variait sur les États-Unis, selon l’usage que les Américains faisaient de leur démocratie, les espoirs qu’elle suscitait, les blessures qu’elle infligeait au monde.
Nos sentiments oscillaient aussi, entre rejet et fascination pour cette « Amérique » si proche, si lointaine. On avait d’ailleurs fini par s’habituer à cette affection contrariée, cet « I love you, moi non plus », pour le meilleur et pour le pire.
Le meilleur se nourrissait de la fabuleuse diversité que le pays de George Lucas et John Cassavetes, de Herman Melville et Toni Morrison ou d’Ella Fitzgerald et du hip-hop savait si bien offrir à notre imaginaire : chacun piochait ce qu’il voulait et pouvait faire sien le rêve, ou non. Quant au pire… le pire est arrivé. Good bye, american dream !
Le 6 novembre, le flacon s’est brisé et l’essence de ce rêve (ou ce qu’il en restait) s’est volatilisée. La démocratie états-unienne a choisi en son âme et conscience l’étroitesse, le chauvinisme et la brutalité, et nous a perdus pour longtemps. On se demandera un jour, prévenait l’anthropologue Peter Turchin dans nos pages, comment les habitants de ce pays « ont pu si méticuleusement foutre en l’air leur société ».
Ce jour est arrivé, comme un nouveau « D-Day » qui ne marquerait pas le début, mais plutôt la fin d’une certaine idée de la liberté et de la démocratie. Ce « 11/6 » a même quelque chose d’un « 9/11 » inversé : le 11 septembre 2001, une partie de nous-mêmes était devenue, pour quelques heures au moins, américaine ; le 6 novembre 2024, cette part de notre imaginaire s’est désintégrée.
Les grands espaces que nous aimions sont devenus froids et menaçants, et les polars et westerns de notre jeunesse n’ont plus les mêmes couleurs, quand on sait que demain les shérifs de petites bourgades américaines pourraient bien se lancer dans la chasse aux clandestins : ils n’ont jamais paru plus sombres. Pas sûr, d’ailleurs, que la résistance vienne de Hollywood, qui a certes rusé avec la censure réactionnaire du code Hays dans les années 1930, mais s’est largement agenouillé devant les délires complotistes du maccarthysme dans les années 1950…
Alors, oui, le rêve a toujours été fragile. Et l’espoir, sans doute illusoire, qu’après avoir élu un homme noir à la Maison-Blanche, les Américains nous bluffent une fois de plus en y installant une femme. Ce rêve est passé — et l’on n’a pas encore mesuré tout ce qui s’est enfui avec lui
Olivier Pascal-Moussellard. Télérama : N°3905. 13/11/2024
En politique les rêves sont toujours déçus