De jeunes archéologues fouilles le camp de concentration de Struthof (Alsace)
En Alsace, dans la vallée de la Bruche, le 25 novembre marque une date particulière. Ce jour-là, en 1944, les forces américaines pénètrent, horrifiées, dans l’un des premiers camps de concentration de l’ouest de l’Europe, Natzweiler-Struthof.
Depuis 1941, quelque cinquante-deux mille déportés avaient été emprisonnés dans ce Konzentrationslager (KL) à flanc de montagne, et sa myriade de camps annexes. Vingt-deux mille y périrent.
Quatre-vingts ans après sa découverte, le camp du Struthof — qui abrite désormais le Centre européen du résistant déporté (Cerd), visité par deux cent vingt mille personnes chaque année — s’apprête à révéler des facettes méconnues d’une mémoire patiemment recomposée, et ce grâce à des fouilles archéologiques. Car pendant cinq étés consécutifs l’archéologue Juliette Brangé et une équipe de vingt-cinq étudiants y ont remué la terre et les souvenirs. Une démarche au long cours, inédite en matière de recherche sur le système concentrationnaire, qui prend appui sur un site jusqu’alors oublié.
L’objet de leurs recherches ?
« La carrière, qui se situe à l’écart du camp, précise Juliette Brangé. Jusqu’à présent seules trois pages la mentionnaient dans l’ouvrage de référence sur le sujet. Trois pages alors que, paradoxalement, elle est la raison même de la création du Struthof, à l’origine un camp de travail. »
C’est là, à l’automne 1940, qu’un géologue de l’armée nazie avait repéré le filon de granite rose qui scelle le sombre devenir de Natzweiler, petite station de sport d’hiver du Mont-Louise.
Sous le front de taille en broussaille avec vue sur la ligne bleue des Vosges, une nuée de bénévoles, bottes en caoutchouc dans l’eau boueuse, s’y activait encore cet été autour de deux citernes en béton — où se trouve le compresseur, la pièce mécanique qui alimente en air comprimé les marteaux-piqueurs. « Contrairement à l’idée que l’on pouvait s’en faire — des détenus tapant sur des cailloux —, l’équipement ici devait être très moderne, détaille Juliette Brangé. Nous essayons de comprendre son fonctionnement, en recherchant des comparaisons avec le matériel d’autres mines du XXe siècle. »
La carrière, accessible par la petite route en lacets qui s’élève dans les hauteurs vers la forêt communale, la responsable d’opérations, pêchue mosellane au malicieux dinosaure tatoué sur le bras, l’a découverte en 2020. Étudiante en master à l’université de Strasbourg, sous l’encadrement du chercheur Michaël Landolt, (entre-temps devenu directeur du Cerd), elle a alors 21 ans. Tous deux y mettent d’abord les pieds à reculons, peu optimistes sur le potentiel archéologique du site qu’il faut d’abord entièrement débroussailler — jusqu’au toit de la forge, envahie par une jeune sapinière alors « impossible à traverser : il a fallu couper les arbres les uns après les autres ». Une forge démesurée, trois galeries souterraines, des poudrières…
Leur étonnement est de taille face à l’importance des vestiges industriels sur un site qui, à la fin de l’année 1942, a vu s’installer un atelier de réparation de moteurs d’avion de l’entreprise Junkers — connue pour ses funestes bombardiers Stuka. « Nous-mêmes avions une vision très convenue de ce que pouvait être ce camp, ses baraquements, sa chambre à gaz. En trois semaines de prospection, nous avons complètement changé d’avis. »
Tout aussi inattendue est la multitude d’artefacts mis au jour au rythme de cinq campagnes de fouilles « Rien qu’à l’été 2024, 2 063 clous, 2 756 morceaux de verre à vitre, énumère la jeune femme. Nous sommes encore dans l’inventaire des objets qui vont être conservés — 163 pour le moment —, mais ce chiffre risque de tripler.»
Soupapes de moteur, crampons de botte nazie et, l’ultime jour de fouille, sans doute la trouvaille la plus émouvante : une boucle de ceinture et un pendentif gravé du matricule 1516. Celui du déporté Iwan Gorgola, originaire de la région de Zaporijia en Ukraine, que l’équipe a depuis retrouvé dans les registres du Struthof. Nul ne sait, pour le moment, s’il a survécu.
« Son histoire, rapporte Michaël Landolt, est emblématique de ces déportés soviétiques dont on ignore presque tout. Des Ukrainiens, des Biélorusses, des Baltes ou des Polonais dans un camp où les Français étaient minoritaires. Dans les années à venir, toute la présentation muséographique du Cerd va être revue, et une étude est en cours pour redonner de la place à ces nationalités. À terme, ces objets vont donc jouer le rôle d’outils de médiation pour mieux comprendre la grande histoire. » Certains sont déjà devenus des pièces de musée.
Bloc de granit, plaquette en triangle arborant le logo de la marque aéronautique Junkers — un petit bonhomme les bras levés.
Parmi les six cent cinquante objets exposés au Laténium, le musée d’archéologie de Neuchâtel, en Suisse, pour l’exposition « Dans les camps. Archéologie de l’enfermement », à visiter jusqu’au 27 avril 2025, beaucoup proviennent des fouilles menées dans la carrière du Struthof.
À l’heure où l’archéologie cherche de nouveaux ancrages, cette archéologie du présent se focalise de plus en plus sur la Seconde Guerre mondiale — longtemps la prérogative des historiens.
Selon l’ingénieur Vincent Carpentier, de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), et auteur de la première synthèse d’ampleur sur la question (Pour une archéologie de la Seconde Guerre mondiale, aux éditions La Découverte), l’archéologie intervient en effet comme une nouvelle étape à mesure de la disparition des derniers témoins vivants du conflit.
« De nombreux sites, certains mémorialisés dès la fin des combats, n’ont jamais été fouillés ni même investigués. C’est d’une nouvelle lecture du passé qu’il est ici question, enrichie par des traces matérielles qui n’avaient pas ou peu été prises en compte. Elle intervient dans un paysage mémoriel souvent empreint d’une approche héroïque, centrée sur des événements emblématiques. L’archéologie, au contraire, se rend dans des endroits ignorés, et y exhume la vie quotidienne bien plus que les hauts faits. »
Au Struthof, les centaines de soupapes, durites et morceaux de joints retrouvés par Juliette Brangé et son équipe, lèvent le voile sur l’activité forcenée de ces ateliers. Et pose du même coup un véritable défi à ces archéologues du contemporain. « Nous nous sommes beaucoup inspirés de la méthodologie de l’archéologue allemande Claudia Theune qui, outre-Rhin, a fouillé les camps de Sachsenhausen et de Mauthausen, mais sur des zones beaucoup moins amples que les nôtres. Ici, il a fallu réussir à sortir et trier des milliers de pièces de moteur réalisées en série. Au bout du compte, nous avons donc dû créer notre propre méthode d’inventaire. »
Mais cette profusion d’outillage révèle surtout la vie au jour le jour de tous ceux qui y travaillaient — qu’il s’agisse de déportés soviétiques, mais aussi de gens du cru originaires de la constellation de petits villages éparpillés au fond de la vallée, de la Broque à Schirmeck. « Si l’on s’attache à comprendre le fonctionnement économique du site, on se rend compte que le camp n’était pas si isolé qu’il y paraît, mais qu’il dépendait de nombreuses personnes dans la vallée. Il fallait faire monter des outils, des matériaux, analyse Juliette Brangé. Or, au début de ma thèse, je me suis rendu compte qu’il n’était jamais question des civils qui avaient oeuvré dans la carrière. Cette histoire était taboue, en plus d’être un vide historiographique puisque aucun historien ne s’était penché sur le sujet. »
En recoupant les archives, l’archéologue a réussi à reconstituer une liste d’une trentaine de noms. « Nous allons lancer un appel aux témoignages. Bien sûr, cette collecte arrive un peu tard puisque tous ceux qui ont côtoyé les déportés sont décédés. Mais, qui sait, peut-être recueillerons-nous des témoignages de leurs descendants, ou des photographies ? »
Aux portes ouvertes des fouilles organisées à la fin août, un vieil homme s’est présenté. Il se souvenait avoir apporté, pendant la guerre, son repas à son frère aîné, là-haut sur la montagne maudite.
Charlotte fauve. Télérama n° 3906. 20/11/2024
Au moment où un comédien élyséen commémore le camp de concentration de Struthof – trop souvent oublié par la population française – il nous paraît nécessaire de parler du passé, face aux avancées de l’extrême droite en Europe comme dans le monde, même si nous ne sommes pas encore au niveau d’enfermement de tous les opposants ; actuellement, ce sont surtout des émigrants qui, cherchant refuge dans des États plus avancés socialement, sont traités comme des « salopards » et enfermés en liberté surveillée « dans des centres spécifiques ».
Il est crucial de se rappeler que les mouvements d’extrême droite, souvent basés sur des peurs irrationnelles, présentent les réfugiés comme des ennemis, alors qu’ils fuient des situations désastreuses. Nous devons défendre leurs droits et leur dignité, en tirant des leçons de l’histoire sur les dangers de l’indifférence et en soulignant l’importance de la solidarité. MC
Merci Michel, que d’émotions à la lecture de cet article..
Il m’a en effet été permis de visiter, non pas en touriste, mais en délégations officielles, le camps du STRUTHOF, premier choc, puis le camp de BUCHENWALD, et celui d’AUSCHWITZ .
La 1ère au titre de l’Amicale des Martyrs de Chateaubriant,
la seconde avec le Maire Honoraire de ma ville, jumelée avec Merseburg, ville de l’ex RDA, nous avons visité BUCHENWALD..
la 3ème lors des cérémonies officielles commémoratives, j’accompagnais Mme le Maire, les élèves d’une classe de 3ème de chaque collège et lycée de la ville, à Auschwitz. Mon conjoint participait auussi avec d’anciens combattants et responsables associatifs. Beaucoup d’établissement scolaires ont participé, il y avait , si ma mémoire est bonne, un encouragement légitime de l’Education nationale…
Il faisait beau lors du STRUTHOF, un guide nous avait tout expliqué, nous avons déposé des fleurs, et restés silencieux dans l’autocar du retour.
Pour BUCHENWALD, nous étions une petite dizaine, arrivés au mémorial, en même temps qu’un groupe de jeunes pionniers allemands qui venaient de recevoir leurs foulards, et qui venaient rendre hommage à Ernst TAELMANN, l’ancien secrétaire du PC, massacré par les nazis.. Ils ont eu un comportement remarquable. Un silence pesant.
Pour AUSCHWITZ, la mairie avait affrété un avion, comme d’autres municipalités pour emmener une classe de 3ème de chaque collège et lycée de la ville, accompagnés d »un prof. Tous les jeunes n’ayant pas de passeport, la Mairie a fait appel aux anciens combattants, aux responsables associatifs, pour les remplacer, combler les vides.
Lorsque nous avons débarqué, il faisait très froid, il gelait, les jeunes qui avaient animé le voyage étaient devenus soudains muets et se cramponaient à nous : nous en avions un de chaque côté. Les professeurs expliquaient : silence radio, devant les salles mémorielles Nous étions émus aussi, voir à la télé c’est une chose, de près une autre, on n’en sort pas vraiment indemne, on pense à ceux qui ont vécu cet enfer, qui ont payé de leur vie, et à ceux qui revenus, sont intervenus dans le écoles, pour expliquer, afin que cela ne se reproduise plus… ici ou sur d’autres terrains en crise..
Je partage les propos de M.C.
J’ai franchi le portail de ce camp.
J’ai franchi le seuil d’entrée de Dachau.
Je ne peux me résoudre à utiliser le mot de visiter car on est pris à la gorge par des images de souffrances, de violences subis. Plus on avance vers ces lieux, plus l’émotion vous gagne ! Pourtant les lieux sont aseptisés de leurs contextes historiques.
Les sentiments ressentis sont indicibles.
On ne prête pas la main à la « bête immonde ».