La dangereuse représentation de la pluricratie clanique…
Le bureau de Bruno Retailleau ressemble à son locataire : déplumé et austère. Installé depuis le 23 septembre à Beauvau, l’ancien président du groupe Les Républicains au Sénat a fait retirer illico les tableaux accrochés par son prédécesseur Gérald Darmanin. Les murs sont un peu vides, tant pis, l’urgence est ailleurs. Depuis son arrivée, le ministre de l’Intérieur a multiplié les déclarations chocs.
L’immigration ?« Pas une chance pour la France. » L’Etat de droit ? « Pas intangible ni sacré. » Les régularisations de travailleurs sans papier ? « Au compte-goutte. »
Alors la décoration… Seules deux petites photographies, en noir et blanc, ont trouvé place sur les murs ocre. Sur la droite, l’ancien président du Conseil Georges Clemenceau, passé par l’Intérieur lui aussi. Sur la gauche, le maréchal Jean de Lattre de Tassigny. Deux Vendéens comme lui.
« Je me suis promis de ne rien changer à ce que je suis », crâne à demi le ministre devant « le Nouvel Obs », lundi 7 octobre. Ne pas se fier au physique de jockey de cette brindille sur ressorts. Les idées de Bruno Retailleau sont aussi dures que des « chirons », ces gros blocs de granit qui affleurent parfois au milieu du bocage vendéen. En quelques jours, l’homme de 63 ans a imprimé sa marque autoritaire au sein du gouvernement, centrée sur « le rétablissement de l’ordre, dans les rues et dans les esprits ».
Elément clé du dispositif Barnier dans sa relation au Rassemblement national et à son électorat, le ministre vient d’obtenir l’inscription à l’agenda d’une nouvelle loi immigration – la 32e en quarante ans – qui cadre parfaitement aux obsessions lepénistes. La prétendante à l’Elysée n’a-t-elle pas menacé de censurer le gouvernement Barnier si un tel texte n’était pas programmé au début de l’année 2025 ?
- Réseaux patiemment tissés
Bruno Retailleau n’a de toute façon pas vraiment besoin d’être convaincu par Marine Le Pen. Dans ses cartons, il emporte avec lui des convictions et des réseaux patiemment tissés depuis ses années dans l’ombre de Philippe de Villiers ou de François Fillon jusqu’aux couloirs du Sénat.
Lunettes rectangulaires, crâne dégarni, regard intelligent, Patrick Stefanini connaît sa grammaire politique, sa droite et les questions migratoires sur le bout des doigts. Il est l’un des tout premiers à être venu à Beauvau dès le mercredi 25 septembre. Il partage avec le ministre le même diagnostic, une immigration qui serait incontrôlée et à l’origine du sentiment de dépossession identitaire.
Ce jour-là, Stefanini expose longuement à son hôte les marges de manoeuvre dont il disposerait selon lui. Il y a tant à faire, sans passer par le Parlement : donner des instructions aux préfets et aux consuls pour limiter les naturalisations, jouer sur les directives européennes pour durcir les conditions du regroupement familial ou raccourcir les délais pour quitter le territoire national… « La maîtrise de l’immigration est un art simple, tout est dans l’exécution », glisse-t-il à Retailleau. Quelques jours plus tard, l’intéressé reprend une partie de ces pistes dans la presse. Il faut convaincre les Français que tout n’a pas encore été fait.
Le constitutionnaliste Jean-Eric Schoettl murmure aussi à l’oreille du ministre. C’est lui qui a nourri sa réflexion sur ce « gouvernement des juges », cet « Etat profond » fait de jurisprudences des cours suprêmes, notamment européennes, qui entraveraient l’action politique. Le publiciste inspire aussi le locataire de Beauvau dans sa quête de moyens légaux pour déroger aux textes européens en matière d’immigration.
Quitte à flirter avec une dérive illibérale à la Viktor Orbàn, le Premier ministre hongrois. Des positions qui font s’étouffer l’académicien François Sureau, rare voix dissonante dans l’entourage de l’ex-sénateur de Vendée. A son arrivée, l’avocat n’a pas hésité à lui envoyer quelques SMS, pour lui dire tout le mal qu’il pensait de ses déclarations sur les OQTF, les obligations à quitter le territoire…
Cela fait des années que Bruno Retailleau travaille ces sujets. Ses convictions sont aiguisées par des lectures et des dizaines de rencontres, signe d’un temps où il se préparait à être l’homme fort de la droite, Premier ministre de François Fillon ou président de parti. Il lui arrive de dialoguer avec le pédopsychiatre médiatique Maurice Berger, habitué des plateaux de CNews et des colonnes du « Figaro », où ce médecin s’épanche sur l’ultraviolence des mineurs, dénonce leur prétendue impunité et la « dénisphère » (ceux qui cherchent à expliquer la violence des auteurs par leur détresse sociale).
Le ministre aime aussi lire Bérénice Levet, autrice de l’essai « le Crépuscule des idoles progressistes » (Stock, 2017). Il partage son analyse selon laquelle il n’y aurait pas de droitisation de la France mais seulement « des peuples qui réclament leur dû » : un besoin anthropologique de frontières, d’identité et d’enracinement.
Bruno Retailleau s’inspire également des sorties de la magistrate Béatrice Brugère sur la politique pénale. Il a parcouru son ouvrage « Justice : la colère qui monte » (Editions de l’Observatoire, 2024), où la secrétaire générale d’Unité Magistrats SNM FO expose ses propositions souvent répressives.
Quelques jours avant sa nomination à l’Intérieur, il parlait encore avec elle lors des journées parlementaires LR. La syndicaliste plaide pour des peines très courtes, dès le premier délit, de quinze jours au maximum. Une proposition reprise par le Rassemblement national et que le ministre entend pousser, y compris face à son homologue de la Justice venu de la gauche, Didier Migaud.
Son entourage fait le pari que Michel Barnier, issu de LR comme lui, tranchera en sa faveur lors des premiers arbitrages. « J’étais très heureux d’entendre le Premier ministre parler de courte peine », glisse dans un demi-sourire aux airs de victoire idéologique le numéro quatre du gouvernement.
Pour appliquer sa politique, il s’est entouré au ministère d’un petit groupe de compagnons connus de longue date. « J’aime la cohérence. J’ai une fidélité aux gens qui m’entourent », dit-il. La plupart ont partagé avec lui une expérience dans le département de la Vendée, emblématique à leurs yeux d’une France catholique, laborieuse et sans problème.
Sa « petite patrie charnelle », lâche l’ex-sénateur en paraphrasant Charles Péguy. Quatre membres de son cabinet se sont connus au conseil général de la Vendée, époque Philippe de Villiers. Jean-François Dejean (conseiller spécial), Louis-Marie Le Roy (chef de cabinet), Briec Le Gouvello (plume) et le communicant Jean-Baptiste Doat, ancien dirigeant des jeunes du Mouvement pour la France (MPF), créé par le fondateur du Puy du Fou.
Tous sont convaincus qu’une société multiculturelle peut devenir multiconflictuelle ou multiraciste. Tous ont aussi vécu la rupture, brutale, entre Retailleau et de Villiers en décembre 2009.
L’histoire d’un père spirituel et politique, présent depuis les 17 ans de son protégé, qui n’a pas supporté son ascension politique. Le deuil de cette relation et de l’aventure du Puy du Fou, où le cavalier Retailleau était très impliqué, prendra des années.
« Bruno a eu des idées noires, il a fallu toute la force de sa foi et de sa famille, sa femme médecin et ses trois enfants, pour l’aider à se relever », glisse une amie.
L’autre homme de sa vie politique s’appelle François Fillon. Qu’ils étaient peu nombreux ceux qui comme lui sont restés fidèles dans la tempête, entre les costumes et le « Penelope Gate »… L’adversité soude parfois davantage que les victoires électorales. Si le Sarthois s’est montré sceptique concernant l’entrée au gouvernement de son ancien bras droit, ses fidèles sont encore nombreux aujourd’hui autour de Retailleau.
Franck Robine, un préfet autrefois chargé de la logistique de sa campagne, réputé inflexible en matière d’immigration et de sécurité, occupe le poste stratégique de directeur de cabinet. « Bruno Retailleau n’aurait pas accepté le poste sans lui », jure un proche, pour insister sur l’importance de celui qui fut, aussi, directeur général des services à la région Pays de la Loire aux côtés de son patron…
C’est aussi lors de la campagne de 2017 que le chef de file de la droite sénatoriale noue des liens avec la communicante Anne Méaux. Depuis, la « papesse d’Image 7 », son agence, lui prodigue parfois ses conseils. « Séduire n’est pas se prostituer, trouve ton charme », lui glisse-t-elle lorsque Retailleau, en 2020, songe à se porter candidat à la prochaine présidentielle. Place Beauvau, l’homme de droite a embauché à son cabinet une attachée de presse issue de son agence, Florence Coupry.
- Union des droites
S’ils s’épanchent peu sur le sujet, les proches de Retailleau ne sont pas allergiques au principe de l’union des droites, eux qui ne qualifient jamais le RN « d’extrême ». Le ministre dit n’avoir jamais – pour l’heure – rencontré Marine Le Pen et Jordan Bardella, mais il entretient depuis toujours de bonnes relations avec Eric Zemmour. A l’époque où ce dernier était encore journaliste, les deux hommes déjeunaient ensemble régulièrement, quand ils ne dînaient pas chez Arnaud de Villardi de Montlaur, le banquier filloniste devenu un véritable ami et agent d’influence de Bruno Retailleau. L’ex-patron des sénateurs LR et le polémiste se sont croisés avec plaisir, le 12 juin, dans les couloirs de BFM TV, riant jaune d’avoir été trahis si brutalement, l’un par Eric Ciotti, parti chez Marine Le Pen, l’autre par Marion Maréchal
A défaut de s’entendre sur la stratégie, Retailleau et Zemmour partagent des connexions, à droite toute. Comme Patrick Buisson, le voisin vendéen parfois consulté pour ses analyses, décédé en décembre 2023. Ou Paul-Marie Coûteaux, souverainiste mondain qui rêve de faire dialoguer droite et extrême droite. En 2017, c’est Retailleau qui l’introduit dans la campagne présidentielle de Fillon, en le priant de contribuer à l’écriture des discours du Sarthois.
Les deux anciens villiéristes échangent encore à l’occasion des SMS. Certains protégés de Retailleau, comme l’ex-conseiller départemental Sébastien Pilard, ancien président de Sens commun (une émanation de la Manif pour tous), se sont laissé séduire par l’aventure Zemmour. La direction de Reconquête a aussi tenté de débaucher le communicant Jean-Baptiste Doat, sans succès.
- Imposer sa politique
Qui le sait ? Bien avant que ce dernier ne jette son dévolu sur Marine Le Pen et lui adjoigne son bras droit François Durvye, le milliardaire Pierre-Edouard Stérin avait sollicité Bruno Retailleau, plus compatible, sur le papier, avec ses obsessions conservatrices que la députée du Pas-de-Calais.
Au cours d’un long entretien au Sénat, le fondateur de Smartbox avait demandé au Vendéen de lui exposer son « plan pour sauver la France sur dix ans ». Retailleau jure en être resté là. Deux ans plus tard, son bras droit Jean-Baptiste Doat signait pourtant un contrat afin d’aider le milliardaire à gérer son image, en pleine tempête médiatique depuis qu’il est apparu au grand jour comme se rêvant artisan de la victoire de l’extrême droite. Un profil similaire à celui du milliardaire conservateur Vincent Bolloré, que Bruno Retailleau a aussi rencontré lors d’un déjeuner fin 2020.
Classiquement réactionnaire, le ministre aimerait ne pas trop insister sur les questions sociétales et son combat contre le mariage pour tous, conscient qu’une « reductio ad conservatum » ne l’aidera en rien dans la bataille qu’il compte mener auprès de l’opinion pour imposer sa politique.
Le ministre des Cultes ne participera pas cette année au pèlerinage des parlementaires et jure ne pas faire des crèches de Noël dans les mairies – un combat autrefois très personnel – un totem. Sa foi, affirme-t-il, est depuis longtemps circonscrite à la messe du dimanche de Saint-Malô-du-Bois, son village du bocage, dont son père et son grand-père ont été maires.
Le locataire de Beauvau sait bien que Michel Barnier s’est engagé à ne rien toucher aux droits des couples homosexuels ou à l’IVG. Pour lui, l’urgence n’est de toute façon pas là. Pour faire avancer ses dossiers migratoires, il aura besoin de l’appui de Matignon.
Officiellement, Retailleau assure ne pas avoir vécu comme un recadrage les mises au point répétées du Premier ministre sur l’Etat de droit, même s’il affirme désormais vouloir simplement critiquer « l’état des droits ».
En privé, pourtant, le communicant de Michel Barnier s’est permis un SMS incendiaire aux équipes de Retailleau, enjoignant le ministre de l’Intérieur à investir d’autres thèmes – protection, intégration et à baisser le ton sur le volet migratoire. Une injonction non suivie d’effets, puisque, une semaine plus tard, il multipliait les interviews pour « reprendre le contrôle ». Tout à sa volonté de faire de la France, « patrie charnelle », une petite Vendée.
Camille Vigogne Le Coat. Nl Obs. N° 3134. 17/10/2024