Le désir s’accommode mal d’obligations

Le philosophe Alexandre Lacroix analyse l’évolution des prescriptions, qui, depuis l’Antiquité, encadrent les relations sexuelles

  • En matière de sexualité, existe-t-il vraiment des pressions normatives ou est-ce une vue de l’esprit ?

Non, les injonctions existent vraiment, et depuis longtemps.

Dès l’Ancien Testament, dans le Lévitique, est introduite l’idée de pur, d’impur, de ce qui est permis, de ce qui ne l’est pas. Jésus, après Moïse, dira à son tour que « tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère avec elle dans son coeur ».

Dans le contexte de l’Antiquité, ce discours religieux est nouveau. C’est la première codification d’une morale sexuelle vraiment restrictive et précise que l’on connaisse.
 Car jusqu’alors, dans le monde gréco-latin, régnait une grande liberté. La sexualité était codifiée mais plus ouverte : la bisexualité était une norme répandue, le commerce de chair avec des prostitués, hommes comme femmes, ayant un statut d’esclaves, tout à fait banalisé…

  • Qu’en est-il au Moyen Age ?

Que ce soit du fait de l’Eglise, de la noblesse ou dans la culture en général, la sexualité continue à être codifiée. Un fabliau raconte par exemple l’histoire d’un paysan déguisé en chevalier. Il arrive à la cour d’un seigneur absent, parti à la guerre, et obtient l’hospitalité de la dame du lieu, mais aussi son lit.
Elle passe la nuit avec lui avant de comprendre le lendemain qu’elle a été flouée. Le paysan ne l’a pas embrassée sur la bouche et ce comportement de rustre démontre qu’il ne connaît pas l’amour courtois.
Dans les pratiques de cour, il est, en effet, attendu d’avoir certains égards, certaines caresses. Cette histoire démontre par ailleurs que les prescriptions attenantes à la sexualité sont de toute nature.

  • Et plus tard ?

Au XIXe siècle, on voit émerger une science de la sexualité, qui prétend distinguer les comportements déviants ou normaux.

Le psychiatre autrichien Richard von Krafft-Ebing, dans son célèbre « Psychopathia Sexualis », en 1886, établit ainsi un registre de « psychopathologies sexuelles ». Ily liste toutes les « perversions » et propose des néologismes comme le « masochisme » ou le « sadisme ».
C’est aussi à cette époque qu’émerge le terme d’« homosexualité ». On pourrait se contenter de penser cette période comme répressive, mais Michel Foucault a montré, dans son « Histoire de la sexualité », que le discours normatif confère au contraire à la sexualité une place nouvelle et centrale. C’est tout le paradoxe intéressant des injonctions régissant le sexe : en creux, l’interdit est un éloge.

  • Aujourd’hui, quelles sont les injonctions avec lesquelles nous négocions ?

Dans le modèle de couple dit « patriarcal » dont nous avons hérité en Occident, le mariage doit être consommé à des fins reproductives. Cela explique par exemple que jusqu’en 2003, la sodomie était encore pénalisée dans plusieurs Etats américains.

En France, il a longtemps été question de « devoir conjugal » qui, s’il n’était pas accompli, pouvait mener à une dissolution du mariage. Sans forcément parler de viols conjugaux systématiques, les récits de nuit de noces, dans le secret des alcôves, indiquent assez que la sexualité était vécue comme un passage obligé.

Aujourd’hui encore, il en reste des traces. Au sein des couples comme en dehors, faire plaisir à l’autre, même quand on n’en a pas envie, reste une attitude fréquente.
Par ailleurs, il existe une autre pression, plus subtile, qu’on se met à soi-même : c’est celle de la performance.

  • C’est-à-dire ?

Chacun a intégré ce qui est attendu pendant une relation sexuelle.
Pour une femme, il faut atteindre l’orgasme et savoir le contrôler.
Pour un homme, il est attendu de soutenir une érection, d’avoir un corps désirable ce qui signifie être musclé, mince.

Etre un bon amant est une compétence quasi technique. Le tout étant bien sûr renforcé par la culture de la pornographie car sur les plateformes de streaming, magie du montage, on voit des êtres humains infatigables, au-dessus de toute forme de douleur : la sexualité y est une prouesse sportive.

  • Dans le même temps, la quatrième vague du féminisme amène, depuis une dizaine d’années, une contre-proposition à ce culte de la performance : elle défend la valorisation des limites de chacun, l’écoute fine de l’autre mais aussi de soi-même.

Vous avez raison. Dans mon essai, je développe l’idée d’une « théorie de la boite noire ». Trop longtemps, on a considéré dans notre modernité que le monde de la sexualité était archaïque, sauvage. Comme si les relations sexuelles se déroulaient au coeur d’une forêt, en dehors de toutes règles.

C’est une idée que l’on retrouve chez Philip Roth mais aussi Georges Bataille, pour qui la sexualité est sacrée, étrangère aux autres relations sociopolitiques. Or les féministes ont développé une critique rigoureuse de cette « boîte noire » et ont montré que la sexualité a une dimension politique, car les rapports de domination du monde social se prolongent dans la chambre à coucher.
Cette réflexion nous permet de sortir collectivement de l’illusion d’une sexualité isolée de ce monde. A mon sens, cette critique est aussi une chance car elle nous permet de gagner en conscience, d’approfondir notre sexualité.

  • Depuis quelques années, les réseaux sociaux, à travers les comptes très suivis de jeunes féministes, sont aussi le lieu d’un mouvement libérateur, qui propose de s’affranchir des injonctions contemporaines : allons-nous enfin vivre notre sexualité en toute liberté ?

Il me semble qu’il existe là une ambiguïté semblable à celle qui se dégageait du « Rapport Hite ». En 1.976, Shere Hite, sexologue américaine, publie une immense enquête sur la sexualité féminine, l’une des premières en son genre.
Ce sont plus de 700 pages consacrées à ce sujet encore tabou.
Pour la première fois, grâce à son travail, on accède à de très nombreux témoignages de femmes racontant leur vécu, la façon dont elles se masturbent ou la réalité de leurs relations.

C’est révolutionnaire mais, dans le même temps, plusieurs fois dans ce texte, elle écrit que, quand on est une femme indépendante, on se « doit » de jouir. Sans quoi votre partenaire sexuel se sert de vous comme d’une poupée gonflable… Voilà toute l’ambiguïté de ce texte, il est libérateur et enfermant à la fois.

  • C’est ce que vous reprochez aux discours féministes en ligne qui prônent, comme on le disait, une grande détente, notamment la fin de la pénétration comme alpha et omega de la relation sexuelle ?

Ce n’est pas parce qu’un discours se veut libérateur qu’il l’est ! Il peut même créer de nouvelles injonctions.

Par exemple, pour peu qu’on n’ait pas soi-même adopté une sexualité non pénétrative, qu’on continue à prendre du plaisir de cette façon, on peut se sentir visé, vieux jeu, voire éprouver un peu de honte à rester attaché à un style de coït « à la papa ». Et c’est aussi par le biais des réseaux sociaux, de ces petits contenus légers, que ce ressenti se produit. Il y a presque un trop-plein d’informations techniques et le risque est de se trouver frustré ou pas la hauteur.

  • Pourquoi la sexualité a-t-elle toujours suscité autant de prescriptions ?

D’abord parce que, même si elle est principalement récréative au cours de l’existence, en contexte hétérosexuel, elle est associée au « risque » de la fécondation et à la possibilité de donner la vie.
Ensuite, nos rapports intimes définissent nos identités. Nous y jouons notre orientation, nos rôles genrés, mais aussi ce que nous sommes dans notre intériorité, notre « moi profond ».
Enfin, il ne faut pas sous-estimer la place des violences sexuelles et des traumas dans les trajectoires individuelles. La sexualité n’est pas seulement légère, ce qui explique qu’on la cadre autant !

  • Pourtant c’était l’utopie de Mai-68, la légèreté, la libération de toute contrainte. Tout le monde se souvient du célèbre « jouir sans entraves »…

La critique de Mai-68 faite notamment par la sociologue Eva Illouz est éclairante sur ce sujet. Elle souligne le jeu de dupes de cette révolution.

Il y a eu un déphasage entre la libération sexuelle et l’évolution du statut des femmes. En économie, quand vous dérégulez, vous avantagez les dominants – c’est le grand défaut du néolibéralisme.

En matière de sexualité, c’est pareil.

Si le pouvoir économique et politique reste aux mains des hommes, libérer la sexualité des femmes revient surtout à les rendre plus disponibles, voire à en faire des « proies ».
A cet égard, on peut d’ailleurs voir le mouvement #MeToo comme un événement miroir de Mai-68 : pas de libération de la sexualité accomplie sans dénonciation des violences subies par les femmes, et sans égalité socio-économique !
Avec #MeToo, la question du consentement a été mise au coeur du débat, même si ce critère n’est pas à lui seul entièrement satisfaisant.

  • Pourquoi ?

Des penseuses féministes comme Catharine MacKinnon aux Etats-Unis ou Manon Garcia en France, que je rejoins, ont contesté la notion de consentement : elle n’est pas très claire d’un point de vue psychologique.

Exemple : j’ai un rendez-vous galant au restaurant avec une personne qui me promet monts et merveilles et je finis par coucher avec.
Le lendemain, j’apprends que tout ce qui m’a été dit était un tissu de mensonges. On m’a fait miroiter des châteaux en Espagne et j’ai accepté une relation sexuelle sur cette base : ai-je consenti ? Pas vraiment, il n’y avait pas transparence de l’information…

C’est pourquoi je serais partisan de s’armer collectivement d’un deuxième critère : ce que les philosophes utilitaristes appellent le « no-harm principle », c’est-à-dire le principe de non-nuisance à autrui, soit l’idée d’être attentif au moment où il existe un risque de faire du mal à l’autre.

  • Une nouvelle règle ! Une sexualité sans injonctions est donc inenvisageable…

Tout à fait, on ne s’en débarrasse jamais. Elles mutent d’une époque à l’autre et quand on croit en déjouer une, on en construit une nouvelle. Dans le fond, tout repose sur un paradoxe : le désir et le plaisir s’accommodent très mal d’obligations, parce qu’elles ne sont pas amusantes, pour autant il est impossible pour la sexualité de ne pas faire l’objet de prescriptions et d’interdits.

Mais existe-t-il une activité humaine qui ne soit pas régulée ?


Propos recueillis par Renée Greusard. Le Nouvel Obs N°3125. 15/08/2024


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