Les nuages sont mes cousins. Et mes maîtres en écriture. Leur vitesse, leur lenteur, leur ombre doucement versée sur terre, leurs colères, leurs franges de cheveux qui résistent au coiffeur, leur nombre jamais écrasant, leur absence comme les yeux du chat dormant, leurs gris, leurs pourpres, leurs alliances toujours défaites, toujours refaites, et comme ils parlent de Toi, comme ils murmurent quelque chose de ton cœur à mon cœur, comme ils me laissent de Toi une lettre au passage, et le soleil couchant qui nivelle un instant leur état de fils des étoiles, du feu et de l’amour martyrisé, leur sacre de martyrs qui ne se plaignent ni n’accusent, qui planent, c’est tout, au-dessus de nos petites destinées, essaient de nous mener à eux, y réussissent parfois, les nuages pain des yeux, communs aux pauvres comme aux riches.
Range tes ailes, cache-les sous ton manteau. Tu n’en as pas besoin pour voler. Tu n’en as jamais eu besoin. Ton visage est la piste d’envol des aigles. Tes yeux, le monde meurt avant d’y entrer. Infranchissable la prunelle de tes yeux. Un vif-argent. Que le bleu menteur de naissance jamais ne percera.
Enlève tes ailes, serre-les sous ton manteau. Tes ailes sont dans tes yeux et tes yeux sont dans le bleu lassé de mentir, le seul, le bleu du saint qui n’a pas même une pierre pour reposer sa tête.
Pourquoi, dans un dernier feuillet, se rendre ? Le prisonnier s’est évadé, c’est tout.
Christian Bobin. Recueil : « Le murmure ». Éd. Gallimard.