Avec le patronyme le plus connu de la politique américaine, le complotiste « RFK Jr. » [Robert Francis Kennedy Junior}, représente un danger pour Kamala Harris comme pour Donald Trump dans la course à la Maison-Blanche.
Sa voix. Etranglée, grêleuse, caverneuse. Une voix d’outre-tombe, qui semble surnaturelle. Lui-même dit aux journalistes qu’il ne « la supporte pas. Elle sonne terriblement mal. J’en suis désolé pour les gens qui m’écoutent ». Mais dans la salle des fêtes de la villa Lombardi, à Long Island, près de New York, les curieux venus le voir ne s’étonnent pas de ce timbre étrange dû à un spasme des muscles du larynx.
Robert Francis Kennedy Jr. n’est pas à une bizarrerie près. A 70 ans, cheveux gris et yeux bleus sur visage tanné, l’héritier du clan Kennedy nourrit des ambitions présidentielles comme avant lui ses oncles, l’ancien président John Fitzgerald Kennedy et le sénateur Ted Kennedy, et son père, Bobby Kennedy. Mais ce Kennedy-là n’est pas comme les autres. Avocat spécialiste de l’environnement, c’est un adepte des théories du complot.
Après s’être lancé dans la course à l’investiture démocrate à l’été 2023, il a quitté le parti pour concourir en indépendant. A trois mois de l’élection, il rassemble 5 % des intentions de vote, après avoir flirté avec les 15 %.
En face, Donald Trump a consolidé son emprise sur les républicains après avoir survécu à une tentative d’assassinat le 13 juillet, et Kamala Harris est entrée en trombe dans la course après le retrait de Joe Biden.
Mais l’impact imprévisible de « RFK Jr. » inquiète les deux candidats tant le scrutin est serré. Le mouton noir du clan Kennedy sera peut-être le faiseur de roi : qu’il prenne quelques voix à l’un ou l’autre et le scrutin peut basculer. […]
« C’est Trump avec de meilleures manières, moins d’avocats et des pectoraux », ironise le « New York Times ». Il plaît aux électeurs du milliardaire. « Je suis fan de Trump, estime Lauren, quinquagénaire adepte de médecine douce, mais Kennedy me semble très bien pour prendre sa relève. »
Ce qui a de quoi surprendre pour un candidat de 70 ans collectionnant les pépins de santé : sa voix, son passé d’héroïnomane, ses pertes de mémoire « causées par un ver qui a pénétré mon cerveau, en a mangé une partie et qui est mort »… Kennedy attrape aussi dans ses filets une gauche perméable aux thèses conspirationnistes. « Il a le courage de dire que les labos ont menti sur les effets des vaccins contre le Covid », croit Andres Cleo, jeune entrepreneur.
« RFK Jr. » est une sorte de démocrate MAGA (pour « Make America Great Again », le slogan de Donald Trump devenu sa marque). Il critique les inégalités, appelle à une hausse du salaire minimum, à la gratuité des crèches, à des augmentations d’impôts pour les riches… en cultivant un penchant libertarien et un intérêt pour les cryptomonnaies qui lui attirent la sympathie des patrons de la Silicon Valley – d’où est issue sa colistière Nicole Shanahan. Il est favorable à la légalisation de l’avortement et de la marijuana, mais s’oppose à un contrôle plus restrictif des armes. […]
Pas à un paradoxe près, Robert F. Kennedy Jr. incarne l’élite qu’il pourfend tout en étant son enfant maudit ! Troisième des onze enfants de Bobby Kennedy, diplômé de Harvard et de la faculté de droit de Virginie, il a été cabossé par la vie : enfant, il a été marqué par les assassinats de son oncle et de son père, renvoyé de plusieurs écoles, arrêté pour possession d’héroïne, avant de perdre deux frères et une ancienne épouse… « Ma vie a été une série de traumatismes », a-t-il dit un jour.
Il fut un temps où l’avocat était célébré par le gotha libéral : il dénonçait les ravages environnementaux provoqués par l’industrie, notamment sur le fleuve Hudson, à New York, et le « New York Magazine » le mettait en une en 1995 sous le titre « Le Kennedy qui compte ».
Mais au tournant des années 2000, son militantisme écolo a pris une autre tournure : à la tête de l’organisation Children’s Health Defense, il a pris en grippe les vaccins et les antennes 5G, les accusant de provoquer maladies et autisme. Avant de partir en guerre contre le Covid-19, « un problème d’arme biologique ».[…]
Sarah Halifa-Legrand. Le Nouvel Obs. N° 3124. 08/08/2024
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