Un Z qui veut dire zéro

Il se voulait le grand artisan de l’union des droites autour de l’extrême droite, mais s’est fait doubler par le RN. Et son parti n’a pas reconquis grand monde.

On lui
doit le plus grand déni politique des cinquante dernières années. Oui, mieux
que Ségolène Royal sur le toit de Solferino, le 6 mai 2007, promettant,
extatique, les larmes aux yeux, les mains levées vers le ciel et les cheveux au
vent, «
d’autres victoires » à des supporteurs hébétés.

Eh bien, Zemmour, c’est pire ! Il avait tout prévu, n’a jamais été aussi fortiche, l’avenir est radieux, il suffit de patienter un peu. Si, si. Aucun député, 240 000 voix aux législatives, une seule eurodéputée — sa compagne —, désormais, puisqu’il a viré tous les autres, ainsi que ses trois vice-présidents, et un seul sénateur, sur le point de prendre la tangente ? L’écume, le détail, un truc de journaliste incapable de profondeur historique. Cette martingale gagnante est résumée sur son compte X, le 30 juin : « Chez Reconquête, on ne perd jamais : soit on gagne, soit on fait avancer nos idées. »

Dans un mail interne dévoilé par « Libération », le grand stratège sait trouver les mots pour galvaniser ses troupes : « Politiquement, moralement, psychologiquement, [Reconquête! va] beaucoup mieux aujourd’hui qu’il y a un mois.

Nous sommes redevenus unis, nous parlons d’une seule voix. » On ne pourra qu’apprécier cette version zemmourienne de la citation de Lénine, dans « Que faire ? » (1902), selon laquelle le parti se renforce en s’épurant. C’est la voie ouverte aux purges et au fonctionnement sectaire, dont Reconquête ! s’approche dangereusement.

Harcourt d’idées

Incroyable, ce courrier envoyé aux adhérents leur proposant une « édition spéciale » de leur carte de membre avec photo du chef : « Nous avons capturé le regard d’Eric Zemmour, dans l’instant de la rencontre, pour que vous puissiez la garder sur vous, dans votre portefeuille. » Vous avez le droit de déposer cette photo sur votre table de nuit, bougies allumées, et de vous agenouiller, si le cœur vous en dit.

À Reconquête !, on ne parle plus d’adhérents, mais d’« ambassadeurs de la vérité ». Oui, une secte, voilà ce qu’est devenue la petite boutique. Au siège du parti, à Paris, dans le bel hôtel particulier autrefois occupé par le Studio Harcourt, les équipes travaillent la plupart du temps les volets fermés. Dimanche soir, dehors, il n’y avait personne.

« On a sous-estimé l’importance des propos tenus devant le Bataclan et ceux évoquant la sépulture des victimes de Mohammed Merah, la dénonciation de « l’obsession de l’inclusion » des enfants handicapés à l’école ou le refus d’accueillir les réfugiés ukrainiens. Ces prises de position ont suscité un procès en inhumanité dont Zemmour ne s’est jamais vraiment remis », affirme Jean-Daniel Lévy, le directeur délégué d’Harris Interactive France.

Suppression des allocations sociales aux étrangers, interdiction du voile dans la rue, défense acharnée du bilan de Pétain: en l’espace de trente mois, Zemmour a permis le recentrage du RN.A côté de ce Zébulon multicondamné manifestant l’empathie d’un bulot, Jordan Bardella a pu faire valoir son côté « fiable ».

Résultat: même loin de la majorité que lui promettaient les sondages, l’ennemi qu’il rêvait de dynamiter se retrouve avec plusieurs dizaines de députés supplémentaires.

Que reste-t-il de sa grande ambition ? « Un coffre-fort, car Zemmour a fait rentrer dans les caisses 4 millions d’euros lors de la présidentielle.

Il va être remboursé de ses dépenses pour les européennes, et il a encore plus de 100 000 adhérents. En admettant que la moitié le quitte, ça lui en fait 50 000; avec une adhésion annuelle à 30 euros, il peut préparer 2027 », rigole un bon connaisseur du parti. Qui poussera la porte de Reconquête ! d’ici à 2027 ? D’ex-fillonistes sur le retour, des cathos intégristes qui n’auront pas suivi Marion Maréchal, des villiéristes agités, quelques royalistes trem­blant sur leurs cannes… Il aura belle figure, le général de l’armée morte.

Loose, blues et flouze

« Ça y est, on est dans la IVe République, l’heure est aux négociations serrées, aux groupes charnières, aux combinaisons. Et, à ce petit jeu, il est mauvais. Le train de l’union des droites est parti sans lui, conduit par Marine Le Pen et ses chats », s’amuse le socialiste Jean-Christophe Cambadélis.

Un député RN le voit pourtant rebondir : « Le nombre de triangulaires perdues dimanche va nous faire réfléchir. On ne peut plus se permettre de perdre une circonscription à quelques centaines de voix près. Il faudra bien reparler avec Zemmour, pas vraiment le choix. »

Tous les matins, le grand homme se rend à la piscine. Tout en faisant ses longueurs de crawl, il travaille ses punchlines, dont il n’est pas peu fier, et aussi ses muscles, parce qu’en dehors de la piscine il n’a pas fini de ramer.


Anne-Sophie Mercier. Le Canard enchaîné. 10/07/2024


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