Quel avenir pour Gaza ?

Leur volonté d’éradiquer le Hamas est répétée à l’envi, mais les dirigeants israéliens restent bien en peine d’indiquer quel sera l’avenir de l’enclave une fois les combats terminés.

Si l’Égypte, les Émirats arabes unis et le Maroc pourraient fournir une force de maintien de la paix, une chose est certaine : Tel-Aviv n’a pas l’intention de laisser les coudées franches à l’Autorité palestinienne.

[…] … Au vu de l’offensive israélienne en cours à Gaza, le qualificatif « disproportionnée » est presque devenu un euphémisme. Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) de l’ONU, le bilan des hostilités entre Israël et Gaza depuis la prise de contrôle de l’enclave par le Hamas en 2007 et jusqu’au 7 octobre 2023 s’établissait à 6 898 morts palestiniens contre 326 israéliens, soit plus de 21 victimes palestiniennes pour chaque victime israélienne (2).

L’opération menée par le Hamas a fait 1 143 victimes, dont 767 civils et 376 militaires et membres des forces de sécurité, selon les sources israéliennes.

Hormis plus de 1 600 assaillants palestiniens abattus sur-le-champ selon les mêmes sources, le rouleau compresseur israélien lancé sur l’enclave depuis lors a déjà tué plus de 45 fois plus de Palestiniens que le nombre d’Israéliens ayant perdu la vie le 7 octobre, si l’on ajoute aux morts recensés par les services de santé palestiniens, dont le nombre ne cesse d’augmenter, ceux encore sous les décombres (plus de 10 000 selon l’estimation citée par le bureau onusien).

Des superlatifs pour décrire l’acharnement

Et ces ruines sont colossales : selon un rapport publié conjointement par les Nations unies, l’Union européenne et la Banque mondiale, plus de 290 000 unités d’habitation avaient été partiellement ou totalement détruites à Gaza jusqu’à fin janvier 2024, privant de logement près de la moitié des 2,3 millions d’habitants de l’enclave (3). Le ravage est d’une ampleur telle que le rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à un logement convenable a suggéré d’ajouter le concept de « domicide » à la liste des crimes contre l’humanité (4). […]

Les superlatifs ont vite proliféré pour décrire l’acharnement destructeur d’Israël. Outre la qualification de « génocide », qui a fait l’objet d’une procédure engagée par l’Afrique du Sud auprès de la Cour internationale de justice, la grande presse aux États-Unis a souligné depuis l’année dernière la violence inouïe de la campagne de bombardement israélienne.

Fin novembre, une enquête du New York Times s’alarmait en titre de ce que « les civils de Gaza, sous feu de barrage israélien, sont tués à une cadence historique », constatant que, selon les chiffres de l’ONU, plus d’enfants avaient été tués dans l’enclave en moins de sept semaines que durant toute l’année 2022 dans l’ensemble des conflits du monde, soit dans vingt-quatre pays, y compris l’Ukraine (7).

Un mois plus tard, le Washington Post publiait une enquête titrée « Israël a mené à Gaza l’une des guerres les plus destructrices de ce siècle » (8), tandis que l’agence Associated Press citait Robert Pape, politologue de l’université de Chicago et spécialiste des conflits, décrivant la destruction de Gaza comme « l’une des campagnes de punition des civils les plus intenses de l’histoire » (9).

La dégradation de l’image d’Israël est à son paroxysme, chose que Samy Cohen, du Centre de recherches internationales (CERI, Sciences Po Paris), déplorait déjà en 2009 comme conséquence de la stratégie de la « riposte disproportionnée » (10).

« Quand on touche à la population civile, on retourne le monde entier contre soi, constatait le chercheur, mais les militaires israéliens ne semblent pas avoir compris cette sensibilité à fleur de peau de l’opinion publique mondiale aux pertes civiles. » […]

Mais le chiffre effroyable des victimes palestiniennes s’explique aussi par le recours massif à des bombes qui, bien que munies d’un système de guidage, sont d’un calibre qui devrait être proscrit en zone urbaine. […] Le quotidien new-yorkais [New York Times] avait fait état de la surprise des experts devant leur « usage sans retenue » par Israël en zone urbaine, au point que, pour trouver un précédent d’une telle intensité de bombardement, il faudrait « remonter jusqu’au Vietnam ou à la seconde guerre mondiale ».

Cela n’aurait pas été possible sans la complicité des États-Unis dans le conflit en cours dont Washington est en effet totalement partie prenante (12). De 2019 à 2023, les États-Unis ont livré à Israël près de 70 % de ses importations militaires (30 % ayant été fournis par l’Allemagne) (13). […]

[…] … Dans son entretien avec la chaîne CBS le 15 octobre, M. Biden, tout en mettant en garde contre une réoccupation de Gaza à long terme, avait affirmé qu’Israël devait y « entrer » et « éliminer les extrémistes » (20). Au journaliste qui lui avait alors demandé : « Croyez-vous que le Hamas doive être entièrement éliminé ? », M. Biden répondit : « Oui, je le crois. »

C’est dans un même esprit que l’administration Biden s’est opposée à l’invasion de Rafah : non pas en la rejetant catégoriquement, mais par un rejet circonstancié, associé à l’exigence de l’assurance que l’invasion ne causerait pas une hécatombe — un feu orange, en somme, plutôt qu’un feu rouge.

Israël a bien reçu ce message, considérablement amplifié par la montée de l’indignation à l’échelle mondiale. Les forces armées israéliennes ont incité la population gazaouie, qu’elles avaient précédemment appelé à prendre refuge dans la zone de Rafah, à se déplacer vers la « zone humanitaire » élargie d’Al-Mawasi sur la côte, à l’ouest de Khan Younès.

[…] …M. Netanyahou, comme du reste l’ensemble de la classe politique israélienne, ainsi que M. Biden n’ont aucune confiance dans la capacité de l’Autorité palestinienne de M. Mahmoud Abbas à contrôler la population de Gaza. Cette « autorité » n’est pas parvenue à assurer ce contrôle en Cisjordanie même, malgré la présence des troupes d’occupation et leur intervention permanente dans la zone A, que l’Autorité est censée gouverner. C’est pourquoi un mouvement puissant a commencé à se dessiner vers la solution qu’avait préconisée, dès le départ, l’ancien premier ministre travailliste israélien Ehoud Barak. […]

Or le New York Times a révélé début mai, d’après des sources anonymes parmi lesquelles trois responsables israéliens, que des collaborateurs de M. Netanyahou examinaient dans les coulisses une proposition lancée en novembre dernier par des hommes d’affaires proches du premier ministre et visant au contrôle conjoint de la bande de Gaza par Israël avec des partenaires arabes (24). […]


Gilbert Achcar. Le Monde Diplomatique. Source (Court Extraits)


  1. Gabi Siboni, « Disproportionate force : Israel’s concept of response in light of the second Lebanon war », INSS Insight, université de Tel-Aviv, 2 octobre 2008.
  2. OCHA, « Data on casualties », Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies.
  3. European Union, The World Bank, United Nations, « Gaza Strip — Interim damage assessment » (PDF), 29 mars 2024, Banque mondiale.
  4. Balakrishnan Rajagopal, « Domicide : The mass destruction of homes should be a crime against humanity », The New York Times, 29 janvier 2024.
  5. Lisa Schlein, « Explosives clearance enables aid to reach victims of war in Gaza », VOA News, 1er mai 2024, et Isaac Chotiner, « Gaza’s unexploded-bomb crisis », The New Yorker, 8 mai 2024.
  6. Reuters, « UN official says it could take 14 years to clear debris in Gaza », 26 avril 2024.
  7. Lauren Leatherby, « Gaza civilians, under Israeli barrage, are being killed at historic pace », The New York Times, 25 novembre 2023. 
  8. Evan Hill et al., « Israel has waged one of this century’s most destructive wars in Gaza », The Washington Post, 23 décembre 2023.
  9. Julia Frankel, « Israel’s military campaign in Gaza seen as among the most destructive in recent history, experts say », Associated Press, 21 décembre 2023.
  10. Samy Cohen, « Tsahal ou la stratégie de la “riposte disproportionnée” », Les Cahiers de l’Orient, n° 96, Paris, 2009/4.
  11. John Hudson et al., « Unguided “dumb bombs” used in almost half of Israeli strikes on Gaza », The Washington Post, 14 décembre 2023.
  12. Lire « Les États-Unis à la rescousse », dans « Israël, Palestine, une terre à vif », Manière de voir, n° 193, février-mars 2024.
  13. Pieter D. Wezeman et al., « Trends in international arms transfers » (PDF), Sipri, Stockholm, mars 2024.
  14. Robin Stein et al., « A Times investigation tracked Israel’s use of one of its most destructive bombs in South Gaza », The New York Times, 21 décembre 2023.
  15. Julian Borger et Jason Burke, « “We will fight with our fingernails”, says Netanyahu after US threat to curb arms », The Guardian, Londres, 10 mai 2024.
  16. « On-the-Record press gaggle by White House national security communications advisor John Kirby », The White House, Washington, DC, 9 mai 2024. 
  17. Kevin Liptak, « Biden says he will stop sending bombs and artillery shells to Israel if it launches major invasion of Rafah », CNN, 9 mai 2024.
  18. Julian Borger, « US finds Israel’s use of weapons in Gaza “inconsistent” with human rights law, but will not cut flow of arms », The Guardian, Londres, 10 mai 2024.
  19. Toluse Olorunnipa et Jacqueline Alemany, « Biden’s isolation grows as Gaza report both criticizes and clears Israel », The Washington Post, 10 mai 2024.
  20. Scott Pelley, « President Joe Biden : The 2023 60 minutes interview transcript », CBS News, 15 octobre 2023.
  21. Lire « Palestine, le spectre de l’expulsion », Le Monde diplomatique, décembre 2023.
  22. Jared Malsin et Summer Said, « Hamas’shift to guerrilla tactics raises specter of forever war for Israel », The Wall Street Journal, New York, 15 mai 2024.
  23. « Ehud Barak blames Binyamin Netanyahu for “the greatest failure in Israel’s history” », The Economist, Londres, 15 octobre 2023.
  24. Patrick Kingsley, « Israeli officials weigh sharing power with arab states in postwar Gaza », The New York Times, 3 mai 2024.
  25. Andrew England et Felicia Schwartz, « US encouraging Arab states to join multinational postwar force in Gaza », Financial Times, Londres, 15 mai 2024.
  26. Will Weissert, « Biden says “revitalized Palestinian Authority” should eventually govern Gaza and the West Bank », Associated Press, 18 novembre 2023.
  27. James Shotter et Neri Zilber, « Israel plans buffer zone in Gaza after Hamas war », Financial Times, 19 octobre 2023.
  28. Louis Imbert et al., « Comment Israël remodèle la bande de Gaza », Le Monde, 3 mai 2024.

Une réflexion sur “Quel avenir pour Gaza ?

  1. bernarddominik 03/06/2024 / 14h30

    En faisant libérer 30 palestiniens pour un otage libéré, le Hamas propage l’idée qu’un israélien vaut 30 palestiniens. Mes amis arabes ont été choqués par ce rigolé calcul préférant parler de marchandage, mais pour un esprit européen rationnel et peu habitué à marchander ce calcul est une réalité. Alors avoir tué 45 palestinien pour 1 israélien ne fait qu’une petite ralonge de 50% de la valeur. Mais je reviens sur terre Israël à bien commis un crime contre l’humanité.

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