Poutine recrute ses soldats en Afghanistan
Dans le plus grand secret l’armée russe recrute d’anciens commandos formés par les États-Unis et l’OTAN pour combattre sur le front ukrainien. Une opération conduite par la milice Wagner, avec la complicité de l’Iran.
Sadeq a l’habitude d’entasser sa vie dans un petit sac de voyage. La première fois, c’était en 2004, pour participer à une mission militaire dans les montagnes d’Afghanistan aux côtés des Américains. La dernière fois ?
Lorsqu’il a fui les talibans avec sa femme et son fils pour se réfugier en Iran, en 2021. Aujourd’hui, c’est différent. Dans quelques semaines, cet ancien soldat d’élite de l’armée afghane s’envolera pour Moscou, direction le front ukrainien.
Deux treillis, six tee-shirts, quelques pulls et une épaisse paire de bottes, le bagage ne pèse pas 10 kilos. La photo de famille délavée sur son bureau, il la gardera dans la poche de sa veste. Près de sa poitrine. Car malgré les promesses qu’on lui a faites, Sadeq en est convaincu : il ne reviendra pas vivant. Mais passons, l’officier n’est pas du genre à s’abandonner aux effusions. Il est prêt. Il n’attend plus que le feu vert de l’ambassade russe de Téhéran.
Depuis le 24 février 2022 et l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine, l’armée russe subit des pertes humaines colossales : plus de 355 000 de ses soldats tués ou blessés, selon le ministère de la Défense britannique ; 315 000, selon les services de renseignement américain. Alors pour regarnir ses rangs, l’armée enrôle tous azimuts. Et jusqu’en Afghanistan. Là, une campagne de recrutement a démarré il y a un peu plus d’un an et demeure confidentielle. Son nom ? L’Armée libre russe. Ses instigateurs ? L’ambassade de Russie en Iran ainsi que l’organisation paramilitaire privée Wagner. Objectif : recruter pas moins de 3o 000 hommes.
Pendant plusieurs mois, « le Nouvel Obs » a remonté la piste de cette opération. « Le système mis en place par Wagner est quasiment impénétrable et très dangereux », nous a-t-on avertis. Grâce à des sources haut placées telles que Massoud Andarabi, ancien ministre de l’Intérieur d’Afghanistan, et Haibatullah Alizay, dernier chef de l’armée afghane avant la prise de pouvoir des talibans, nous avons pu pénétrer les dispositifs permettant à la Russie de recruter des soldats d’élites afghans. En particulier ceux formés par les Etats-Unis et l’Otan, entre l’invasion post-11 septembre 2001 et le départ précipité, en août 2021. Car en vingt ans d’occupation, Washington a investi pas moins de 90 milliards de dollars pour construire une armée autonome et des corps d’élite.
A l’image de l’Afghan National Army Special Operations Command (ANASOC), une force commando de près de 30 000 hommes, formés par les Green Berets, les Special Forces et les Navy Seals de l’armée américaine et le Special Air Service de l’armée britannique. Sadeq était l’un d’entre eux.
« Pendant treize ans, j’ai participé aux opérations spéciales nocturnes contre les talibans et Daech. Les Occidentaux m’ont appris leurs techniques de coordination de guerre. Quand Kaboul est tombée, j’étais stationné dans le camp de l’aéroport », se souvient celui qui rejoindra bientôt des centaines de ses compatriotes à Moscou, mettant au service de la Russie tout ce qu’il sait des techniques et stratégies militaires de l’Otan.
- « Au pied du mur »
« Nous les avons formés à l’image de nos forces spéciales, confirme Thomas Kasza, ancien officier des Green Berets. On leur a transmis les stratégies de l’armée américaine comme le maniement des engins explosifs improvisés, les techniques de combat nocturne, les opérateurs radios avancés, etc. » Des renseignements dont l’importance a été sous-estimée lors du retrait chaotique de 2021 et de l’abandon brutal de ces soldats, immédiatement traqués par les talibans et qui ont dû fuir en Iran.
Un an plus tard, le comité des affaires étrangères de la Chambre des Représentants des Etats-Unis publiait « A Strategic Failure : Assessing the Administration’s Afghanistan Withdrawal » [.« Un échec stratégique : évaluation du retrait de l’administration de l’Afghanistan », NDLR]. Un rapport consignant sans équivoque les craintes sécuritaires : « Il est possible que ces anciens militaires et autres agents de renseignement afghans soient recrutés ou contraints de travailler pour l’un des ennemis des Etats-Unis […], notamment la Russie, la Chine ou l’Iran. » On y est.
Officier chevronné, susceptible de faire venir des centaines d’hommes avec lui, Sadeq est une cible privilégiée pour le Kremlin. D’autant que, en situation illégale en Iran depuis que son visa a expiré, il vit dans la crainte d’être déporté. « Par honneur et par dignité, j’ai toujours refusé les avances qu’on m’a faites. Mais je suis au pied du mur. Il faut que je protège ma femme et mon fils. Sinon, qui va le faire ?»
Comme lui, un million d’Afghans se seraient réfugiés en Iran après la chute de Kaboul, dont un grand nombre d’anciens militaires. Autrefois tireurs d’élite ou soldats spécialisés, ils enchaînent désormais des petits boulots qui ne suffisent ni à payer leur loyer ni à nourrir leur famille. Sadeq travaille dans une entreprise de compost d’une ville iranienne. Haji, 57 ans, qui a passé trente-quatre ans dans l’armée afghane, vend des mouchoirs sur le bord d’une route. Kamal, lui, fait la plonge dans un fast-food.
- « Promesses de compensation »
Entendre la détresse de ces hommes, c’est comprendre la tentation du front ukrainien. Aux engagés afghans, Moscou fait miroiter un salaire oscillant entre 2 000 et 5 000 dollars ainsi que la nationalité russe – Vladimir Poutine a signé un décret, le 4 janvier 2024, accordant la citoyenneté aux étrangers engagés pour la Russie. « En plus de la naturalisation, des promesses de compensation ont été incluses dans le contrat d’engagement », précise le général Haibatullah Alizay, chef de l’armée afghane sous Ashraf Ghani, dernier président d’Afghanistan avant le retour au pouvoir des talibans. Des promesses qui vont de 30 000 dollars pour des blessures à 60 000 pour les familles des soldats morts au combat.
« Des généraux afghans collaborent avec Moscou pour procéder au recrutement. Ils ont l’autorité sur les militaires autrefois à leurs ordres. Ils savent utiliser leur vulnérabilité », explique John, ex-commandant sergent-major dans I’ANASOC en lisant le message de l’un d’entre eux sur une boucle de discussion, incitant ses camarades à remplir le formulaire d’enrôlement. Les militaires y renseignent leurs identité, expérience, compétences techniques et linguistiques ainsi que leur motivation, s’engageant pour une période minimale d’un an.
Une fois les candidatures approuvées par Wagner, les soldats sont envoyés en Russie via quatre zones de transfert situées en Iran (Téhéran, Chiraz, Ispahan et Mechhed). La suite est plus obscure : arrivés à Moscou, les hommes disparaissent des radars. Selon de nombreuses sources, les militaires seraient entraînés pendant trois mois en Russie avant d’être déployés sur le front. Haibatullah Alizay estime que près de 5 000 soldats ont déjà rejoint les rangs russes. Mohammad Farid Ahmadi, ex-commandant en chef de l’ANASOC, en décompte, lui, un millier.
Derrière ces départs, six anciens généraux d’élite de l’armée afghane, qui n’agissent que sous pseudonyme. Tous ont été entraînés par les forces américaines. Nous avons pu confirmer l’identité de quatre d’entre eux : Maulvi Jalaluddin Yaftali, Mohammad Amin Broumand, Ikramuddin Saree et Esmatuallah Andarabi, alias Arslan Rafe. Depuis l’Iran, ils assument le rôle d’intermédiaire entre recrutés et recruteurs. Chacun est responsable d’un groupe composé de plusieurs centaines de soldats.
Les six régiments sont immatriculés de noms de code tels que Shaheen, Silab et Tofan e-Wahdat. Une organisation pyramidale qui permet de brouiller les pistes : difficile de remonter jusqu’au groupuscule Wagner, ou au gouvernement iranien qui collabore pourtant discrètement à ces campagnes de recrutement via son ministère des Affaires étrangères et le corps des gardiens de la révolution islamique.
C’est ce que Sadeq a compris, quand son téléphone a sonné un matin d’hiver. Au bout du fil, la direction générale des étrangers. Le numéro ne lui est pas inconnu : il a l’habitude de le composer pour obtenir son permis de séjour. Pourquoi s’en méfier ? « Ils m’ont donné rendez-vous devant la mosquée centrale de Ghartchak pour régulariser ma situation, témoigne-t-il. Deux gardiens de la révolution m’ont bandé les yeux et m’ont emmené de force dans leur voiture. Une fois arrivés dans un immeuble que je ne connaissais pas, ils m’ont posé un ultimatum : aller à l’ambassade russe de Téhéran pour parler de mon transfert à Moscou ou me déporter à Kaboul avec toute ma famille… »
- Campagne d’assassinats
Des centaines d’hommes auraient ainsi subi des pressions du ministère des Affaires étrangères iranien. « Récemment, deux militaires russes et des officiers iraniens de la force Al-Qods ont parcouru l’Iran pour rencontrer d’anciens soldats des forces spéciales afghanes. Le gouvernement appelle officiellement ces hommes à s’enregistrer pour connaître le nombre exact des commandos afghans sur son territoire », explique le lieutenant-général Ahmadi. « L’Iran et la Russie sont parfaitement coordonnés dans ce processus de recrutement », confirme le général Alizay.
Menacés d’expulsions, les soldats sont dos au mur. « Si je suis renvoyé en Afghanistan, les talibans me retrouveront. Je préfère mourir sur le front ukrainien plutôt que d’être torturé et tué par les hommes que j’ai combattus pendant plus de quatorze années », confie un ancien militaire afghan réfugié en Iran.
Car depuis deux ans, en Afghanistan, les rôles se sont inversés : traqués par les soldats de l’armée nationale sous l’occupation américaine, les fondamentalistes islamistes mènent désormais une campagne d’assassinats visant ceux qui les ont combattus. Le journaliste afghan Sanjar Sohail, qui vit aujourd’hui au Canada, a enquêté sur 490 cas de meurtre, de torture, d’emprisonnement et de disparitions ciblant d’anciennes forces de sécurité afghanes. Une investigation qui n’est, selon lui, que la partie émergée de l’iceberg.
« Chaque jour, depuis deux ans, nous recevons jusqu’à cinq cas de soldats tués par les talibans. C’est la direction générale de la sécurité de l’Emirat islamique d’Afghanistan qui est derrière ces meurtres », accuse le journaliste. Au total, il estime qu’entre 6 000 et 8 000 soldats des forces spéciales afghanes ont été tués. A ces hommes, les talibans ont pourtant promis plusieurs fois l’amnistie. « Certains y ont cru. Ils sont retournés en Afghanistan. Quelques jours après, leurs cadavres ont été retrouvés », raconte Sanjar Sohail.
Alors c’est sur l’application cryptée Signal que les anciens de l’ANASOC se donnent rendez-vous et répertorient, rigoureusement, les données liées aux assassinats de soldats. Heure, lieu, méthode, personnes impliquées, etc. Les détails se déversent à une cadence infernale, comme les photos de cadavres dénudés, mutilés. Quand les soldats n’ont pas été décapités, les têtes permettent aux anciens d’identifier leurs frères d’armes.
« Lui, c’est Sattar Sirat », écrit l’un des militaires en regardant l’amas de chair gisant sur la neige de la ville de Sheberghan. Le corps du soldat a été coupé en deux, ses parties génitales arrachées. « Voilà ce qui nous attend en Afghanistan », commente un autre.
Pour chacun, les notifications Signal sonnent comme un constant rappel du danger qu’ils encourent. Sadeq en est convaincu : il doit fuir l’Iran. Bientôt, il espère être loin. L’officier est prêt à endosser son dernier uniforme.
Margaux Seigneur. Le Nouvel Obs. N° 3115. 13/06 2024