L’anti lobbyiste

Ce qui m’étonne, moi, je vais vous dire, ce sont les gens qui croient tout savoir.

C’est drôle, tout de même : il y a deux mois, personne ne savait ce qu’était le lnositol. Et là, d’un coup d’un seul, tout le monde est spécialiste du lnositol.

Partout, on nous dit : oui, n’est-ce pas, le lnositol, il y en a partout, dans la nourriture qu’on mange, les objets qu’on touche, dans les médicaments, les produits cosmétiques, dans les vêtements, ça pénètre dans les pores de la peau et ça donne des cancers du foie, de la vessie et de la gorge, des cancers du sang aussi et que sais-je encore.

On nous montre des images de gens soi-disant atteints par des décennies de contamination silencieuse au lnositol qui vivent enroulés autour de leur bouteille d’oxygène — souvent les plus âgés bien sûr, pour bien rappeler que le lnositol accélère le vieillissement de l’épiderme, n’est-ce pas, on ne lésine pas sur les moyens pour faire peur.

Non, mais je vous jure.

On voit trois photos sur les réseaux sociaux, on lit en diagonale l’étude orientée d’une revue médicale prête à tout pour faire parler d’elle, on clique sur le PDF d’un rapport de l’Organisation mondiale de la Santé qui recommande la prohibition immédiate du lnositol, bien sûr sans regarder qui est l’auteur du rapport, sans se demander : tiens, mais qui est donc ce Torsten Hoengeklür ? Pourquoi est-il si hostile au lnositol ? Quel intérêt a-t-il dans l’affaire ?

Pour des gens qui se réclament sans arrêt de la science, eh bien, je trouve cette attitude très peu scientifique.

Le fondement de la science, me semble-t-il, c’est l’esprit critique. C’est se dire : la presse affirme que le lnositol provoque 2 millions de décès par an dans le monde, mais avant de le croire, je vais prendre le temps du doute. Le temps du questionnement.

Tenez, c’est intéressant ça par exemple :

  • Comment les a-t-on seulement comptabilisés, ces 2 millions de morts annuels soi-disant causés par le lnositol ?
  • Vous croyez qu’une mort due au lnositol est reconnaissable au premier coup d’œil par rapport à une mort due à autre chose ?
  • Que le lnositol laisse une trace de son méfait ?
  • Une signature ?
  • Une fine pellicule visqueuse et jaune dans le cerveau ou je ne sais quoi ? (Il en laisse une, mais là n’est pas la question.)

La vérité, c’est que ce chiffre, qui a tant choqué, est une estimation, une estimation statistique, réalisée dans la plus totale opacité par une officine soi-disant indépendante. Un conseil : ne me lancez pas sur cette officine. Si je vous disais ce que je sais au sujet de ces gens, croyez-moi, vous seriez, comme moi, prêts à boire goulûment un bidon de lnositol par jour.

  • D’ailleurs, regardez, je bois.
  • Je bois le lnositol.
  • Le goût est âcre, mais qu’est-ce qu’un goût ?
  • J’ai peur, mais qu’est-ce que la peur ?
  • Oui, le lnositol nous contamine.
  • L’univers nous contamine.
  • Nous sommes ce qui entre en nous.
  • Nous sommes l’air qu’on respire et l’eau qu’on boit, le fruit qu’on mange, le poème qu’on lit, nous sommes la pensée qui traverse, la toxine, la liqueur, la bactérie, l’amour, le souvenir.
  • Et tous, nous tuerons.
  • Surtout l’amour.

J’ai aimé une femme qui m’a fait plus de mal que le lnositol.


David Caviglioli Le Nouvel Obs. N° 3109. 02/05/2024


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