Rencontre…

La première rencontre, c’était dans la nuit du monde.

As-tu jamais remarqué qu’il fait toujours froid dans le monde, et nuit dans l’amande des cœurs ? À une sortie-entrée du jardin du Luxembourg, je t’ai reconnue au sourire. L’Agha Khan des sourires. Tous les diables s’y seraient cassé les dents. Inimitable le céleste et paisible. Près de nous — c’est à n’y pas croire —, une petite troupe d’enfants trisomiques chantait.

Le ciel rougissait d’être atteint dès la première note. Puis les petites bougies humaines de Mongolie intérieure repartirent en chantonnant dans la ville que leur maladresse seule rendait sainte.

Je venais des Enfers du Creusot. J’étais une valise avec plein d’étiquettes collées dessus : marteau-pilon, montagne des boulets, agoraphobe, poète-pèlerin sans chemin, idiot de tous les quartiers. Tu m’as parlé : la valise a disparu.

Je crois que j’ai trouvé le fond de l’amour. Grâce à Toi, à ta Passion, à tes ruses d’Agneau, Dieu comptant sur ses doigts et se trompant toujours.

Riez, riez si vous voulez. Le cynisme, l’indifférence, les décorations s’enfoncent dans le néant d’avant le néant. J’ai touché le fond de l’amour et mon cœur est devenu forge.

L’amour est cette intelligence où il n’y a plus d’un côté un objet à contempler, dont on pourrait s’enchanter, et de l’autre un sujet ahuri par tant de grâces qui tend les mains pour en recevoir plus. L’amour est une intelligence unique qui s’engendre sans fin. Quelque chose comme la tourterelle muette que je viens de voir fracasser en se posant un rameau d’arbre.

Elle ne l’a pas vraiment fracassé, elle l’a secoué définitivement de ses prétentions, de ses ombres, de ses douleurs et cette secousse salvatrice durera un peu plus longtemps encore que la sonate de Schubert traversant la vie pour s’éclairer plus loin. Dans la mort, qui serait suspension de tout ? Non, pas dans la mort. La vie n’est qu’Une.


Christian Bobin. Recueil « Le murmure » Ed. Gallimard


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