Don d’orgasmes

Best-seller mondial aux 10 millions d’utilisatrices, le Womanizer fête ses 10 ans. Un succès qui symbolise l’avènement de l’indépendance sexuelle des femmes

Dans la famille de Marion, on s’en offre de fille en mère. Des livres ? Non, des sextoys. Et plus précisément des Womanizer, le plus célèbre des stimulateurs clitoridiens. Tout a commencé avec Zoé, la cousine très engagée, celle qui porte un pendentif en forme de clitoris autour du cou. « Quand ma petite sœur a appris qu’elle en avait acheté un à sa mère, elle a décidé d’en offrir un à la nôtre », se souvient Marion, 35 ans, cheffe de cuisine. Le Noêl suivant, Martine, 67 ans, reçoit donc son petit colis. La remise se passe en toute discrétion, la retraitée ne se voyant pas avec « un sextoy au pied du sapin ».

Quelques jours plus tard, à 9 h 43, texto de Martine à sa fille : « Je viens de tester mon cadeau de Noël et… c’est waouh ! » Martine a rejoint la cohorte des 10 millions d’utilisatrices du Womanizer. Une décennie après son lancement en 2014, il s’est imposé comme un best-seller mondial, vendu dans plus de 60 pays. Un succès loin d’être anodin, si l’on en croit François Kraus, spécialiste à l’Ifop des études dédiées à la sexualité : « Le Womanizer est le symbole d’une révolution. Il incarne l’indépendance sexuelle des femmes et la fin du tabou de la masturbation féminine ».

A l’origine de ce chamboulement planétaire, un étonnant couple bavarois : Michael Lenke, 74 ans aujourd’hui, aux faux airs de Jean-Claude Van Damme, avec sa chaîne en argent autour du cou et ses lunettes teintées, et son épouse, Brigitte.

En 2012, Michael, « inventeur » de son état – à son actif, une machine pour lutter contre le rhume des foins -, tombe sur une étude américaine affirmant que 50% des femmes n’atteignent jamais l’orgasme. Le Bavarois enquête, consulte des gynécologues et apprend — quel scoop ! — que le plaisir des femmes vient de la stimulation de leur clitoris.

La suite, il la raconte dans une vidéo tournée en 2021 — avec cette phrase qui, hors contexte, pourrait paraître inquiétante : « Je suis descendu dans ma cave. J’ai commencé à fabriquer des prototypes. Et les souffrances de Brigitte ont commencé. » Et sa femme de compléter, dans un éclat de rire : « Le premier prototype n’avait qu’une seule vitesse, il était à pleine puissance et c’était insoutenable ! »

Depuis, l’objet a évolué : il stimule toujours le clitoris, mais sans le toucher. Une innovation technologique — largement copiée depuis, par des firmes concurrentes — ainsi décrite par la marque originelle : « De délicates vibrations d’air pulsé exercent une double action simultanée d’aspiration et de massage, pour un orgasme hors du commun. »

« Mon meilleur ami »

De fait, les utilisatrices ne tarissent pas d’éloges sur celui qu’elles surnomment parfois leur « meilleur ami ». Ainsi, Alice, juriste de 29 ans, ne s’en sépare jamais, même en voyage d’affaires : « Je n’avais rien connu d’aussi puissant. Le plaisir est plus fort, plus intense, plus efficace. »

Sophie, trentenaire intermittente du spectacle, s’extasie : « Cet engin a révolutionné mon rapport à mon corps, repoussé les limites de mon plaisir. » Grâce à son sextoy, elle a notamment découvert ce que toutes les femmes peuvent vivre, même si beaucoup l’ignorent : une éjaculation. Voilà pourquoi Sophie parle de son Womanizer avec un soleil dans la voix : « Je l’aime! Grâce à lui, j’ai découvert mon corps et atteint le lâcher-prise. »

Au-delà de l’innovation technologique, le succès du Womanizer est aussi celui d’un design intelligent. « Avant, les sextoys se rapprochaient toujours de la forme d’un pénis », se souvient la journaliste et autrice Maïa Mazaurette, experte des questions de sexualité. Exit, les godemichés nervurés et flageolants ! Adieu, les vibromasseurs oblongs ! Les lignes fines et ondulées du « meilleur ami » sont mystérieuses et innocentes.

De l’art de banaliser un objet qui aurait pu être perçu comme sulfureux. Le mouvement s’est opéré avec d’autant plus de fluidité qu’à l’époque, les sex-shops ont gagné en respectabilité. « Avant, pour acheter un jouet érotique, il fallait aller dans des magasins ignobles », rappelle François Kraus. Or, au tournant des années 2000, « des enseignes ont compris que les sextoys pouvaient être commercialisés sans l’image infamante qu’ils traînaient », décrit Baptiste Coulmont, auteur de « Sex-shops. Une histoire française ». Autrement dit, « c’était le bon timing », analyse Maïa Mazaurette.

Si le Womanizer a connu un tel succès, c’est enfin parce qu’à la même période, les travaux de l’urologue australienne Helen O’Connell, permettant de mieux connaître l’anatomie et le fonctionnement du clitoris, ont été largement diffusés. Ses découvertes, médiati­sées, nous ont sortis de ce que Delphine Gardey, historienne et sociologue à l’université de Genève, appelle l’« excision psychique et sociale du clitoris comme organe du plaisir féminin » : la masturbation a longtemps « fait l’objet d’une répression intense des autorités religieuses » et médicales », rappelle la chercheuse.

Sans oublier Freud et sa grande infantilisation du plaisir clitoridien… Dans ce contexte, la parole a pu se libérer : « Il y a trente ans, seules 42 % des femmes déclaraient se masturber. Aujourd’hui, elles sont 82% », relève François Kraus. Le Womanizer s’inscrit pleinement dans cette évolution. « Le fait qu’il stimule le clitoris sans le toucher crée une pratique plus acceptable. Pas de toucher, pas de péché ! » sourit Patrick Pruvot, fondateur de l’enseigne Passage du Désir, leader du marché des sextoys en France. Tous les ingrédients étaient donc réunis pour que les femmes puissent gagner leur autonomie orgasmique, mais aussi avoir, comme le dit joliment Maïa Mazaurette, un « objet à soi ».

Une relation quasi adultérine

Et même, rien qu’à soi. « C’est mon jardin secret. J’ai trouvé avec lui un plaisir que les hommes ne peuvent pas me donner », confie ainsi Olivia, commerciale de 37 ans, qui vit une relation quasi adultérine avec son Womanizer. Son compagnon ignore qu’elle cache chez eux, dans une trousse dans la salle de bains, l’objet de son affection.

Elle a bien essayé de lui en parler, mais s’est vu opposer une fin de non-recevoir : « Je suis quoi, moi, si tu achètes ça ? Il prend ma place. Je ne suis pas un service après-vente », lui a-t-il rétorqué. Tous les hommes, cependant, ne se sentent pas menacés.

Thomas, sociologue de 42 ans, n’a rien à reprocher au « meilleur ami » de sa compagne. Au contraire : « La première fois qu’elle l’a sorti, j’ai trouvé ça sexy, rigolo et pratique parce que ça réglait la question de son orgasme. Après, il a fallu apprendre à faire l’amour avec lui au milieu, mais c’est tout à fait gérable. »

L’objet a néanmoins ses limites.

D’abord son prix, entre 69 et 209 euros, qui ne le rend pas accessible à tout le monde. Surtout, la magie n’opère pas chez toutes les femmes. « Non seulement ça ne me donne pas de plaisir mais en plus, ça me fait mal dès le niveau 1. Alors qu’il y en a 10… » raconte Myrtille, designer digitale de 34 ans. Quant à celles qui ne jurent que par lui, elles sont parfois confrontées à des situations pour le moins… cocasses.

Comme celle qu’a vécue Amandine, esthéticienne de 39 ans. Un jour, son fils de 6 ans, passionné par son métier, lui a apporté son « jouet » — qu’elle avait laissé en charge dans sa chambre — en lui demandant ce que c’était.

Le temps qu’elle trouve une réponse adéquate, l’enfant lui a sauvé la mise en suggérant : « C’est un appareil pour les points noirs ? » Soulagée, elle a acquiescé, avant de le voir poser, curieux, l’embout du sex-toy sur son nez et soupirer de déception : « ça n’aspire pas trop quand même… »

La fin de l’histoire ? « J’ai rougi et je lui ai dit qu’il valait mieux ne pas l’essayer, car les clientes l’utilisaient aussi. » Un jour, peut-être, quand il sera plus grand, Amandine lui dira la vérité. Que c’était son objet rien qu’à elle.


Renée Greusard. L’Obs N°3014. 28/03/2024


4 réflexions sur “Don d’orgasmes

  1. Shannyshou 03/04/2024 / 13h24

    Je confirme, cet objet a changé ma vie ! Sauf que j’ai opté pour son équivalent, le Satisfyer qui coûte à ce jour moins de 30 € (je pose ça là pour une éventuelle lectrice curieuse qui a un compte Amazon).

    • Libres jugements 03/04/2024 / 14h37

      Bonjour et merci pour ce commentaire.
      J’avoue avoir longuement hésité à relayer cet article, quoi un homme — plus très jeune au demeurant – qui se permet d’inciter la gente féminine – « inciter » pour certaines personnes un peu, beaucoup, coincées – à se procurer une certaine forme — qu’elles, qu’ils qualifieront — de débauche dont il faut taire le nom, tout en lui permettant une pratique existante depuis longtemps.
      Oui Mesdames pourquoi taire ce qui peut contribuer à l’épanouissement tant personnel, que d’un couple si cela est bien partagé.
      L’est fou l’vieux a discutaillé comme ça, non les mœurs évoluent et c’est bien
      Amitiés Michel

      • Shannyshou 03/04/2024 / 15h00

        Vous avez bien fait, Michel. Bravo et merci !

  2. tatchou92 03/04/2024 / 18h59

    Merci Michel, les tabous sautent… c’est bien.

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