La chemise tient sur une chapelle d’os, les veines et les muscles sont plus sûrs que les prières, Tom ne prie plus. Un bras est passé il faudrait enfiler le second, deux bras deux mains dix doigts boutonner la chemise, Tom n’a plus qu’un seul bras.
La guerre a arraché son bras droit sa vie droite son avenir devant Tom n’a plus rien.
Une vie de fantôme, la guerre la belle guerre dans le cortex les synapses la matière grise les veines le coeur le sang les muscles les yeux la bouche — le goût de la guerre — le côlon les intestins les cuisses les pieds et un bras.
L’autre arraché par la guerre en même temps que son coeur sa joie sa foi sa vie, Tom est en vie.
Des centaines sont morts, oh la belle guerre, des centaines des milliers des tranchées des charniers des tombereaux des tombeaux, des défigurés des amputés des brûlés des fous tous des fous.
Tom remue le bras qu’il n’a plus il le sent le regarde s’élever, la grenade est au bout il lance. Tom lance de son bras fantôme.
Tom revenu dans sa chambre d’enfant, lorsqu’il était parti à la guerre, encore un enfant avec deux bras une vie devant. Tom assis sur son lit d’enfant, la GUERRE une affaire d’adultes. Contre le mur de sa chambre son vélo, il aimait ça Tom cycliste des heures d’entraînement, vitesse, joie, les muscles huilés la route sous les yeux, le beau ruban.
Les fantômes autour de lui gardent le silence, Raconte Tom ! tous ils avaient demandé à son retour Raconte ! raconter, Tom n’a rien à raconter.
La chemise flotte sur son moignon et son torse d’os il rapetisse Tom ne prend pas plus de place qu’une pierre coulée.
Il a laissé un bras à la guerre, aussi sa tête ses épaules son ventre ses jambes Tom a laissé son corps entier.
Il essaie de se concentrer sur la voix de sa mère qui l’appelle Le petit déjeuner est servi ! une voix d’espoir d’amour de fièvre, la mère de Tom si heureuse que son fils à elle soit revenu, pas entier, mais revenu de la guerre, avec toutes les autres mères les autres femmes les autres veuves, elle avait chanté S’en va-t-en-guerre / Qui sait si reviendra ? Il était revenu son Tom.
Le petit déjeuner est servi ! manger avec une main, mais d’abord s’habiller, fermer cette chemise, remonter le pantalon, refaire son lit ne pas ouvrir la fenêtre ne pas sauter ne pas se regarder dans le miroir ne pas se cogner dans les murs ne pas s’approcher du vélo ne rien faire ne rien faire Tom reste assis au bord de son lit d’enfant. Quel maladroit Tom quel maladroit pourquoi n’es-tu pas mort en guerre ?
Ève en bas dans la cuisine attend. Elle lève la tête elle retient sa respiration elle mord sa lèvre elle attend son fils, va-t-il descendre ? Des jours qu’il ne descend plus. Elle croit l’entendre marcher, Ève ne bouge plus ne respire plus ne vit plus, son fils va-t-il enfin venir, revenir de la guerre ? IL FINIRA PAR DESCENDRE, dit Piotr qui en a vu d’autres des guerres il en a vu sur les écrans, il est le père et il sait IL FINIRA BIEN PAR DESCENDRE, UN BRAS C’EST PAS LA MORT, dit-il en déboutonnant encore un peu plus sa chemise face à l’écran.
Pas la mort, mais Ève a vu la mort dans le poing gauche serré, dans les silences et dans l’odeur de son fils malade de la guerre. Son petit garçon est mort.
Ève garde la tête levée vers le plafond comme si Tom allait le traverser. Plus un bruit, elle n’ose pas l’appeler de nouveau, elle tend son bras droit se sert un verre d’eau, avale une, deux gorgées, elle pleure Ève.
Les fantômes autour de Tom d’un coup se sont mis à pleurer et Tom est bien près de pleurer aussi. Il y a un trou dans la réalité par où le bras de Tom et Tom et les milliers de compagnons sont tombés.
Enfin il se lève Tom la chemise bat contre son flanc droit, ses jambes maigres tiennent le corps debout et jusqu’au tiroir de la commode d’enfant où la main gauche attrape la grenade rapportée de la guerre, la bouche danse au bord du trou et la grenade arrache la fin de l’histoire.
Projetées dans l’espace entre la vie et la mort, entre les commencements et les deuils, l’écriture et sa chair fragile, l’écriture prothèse de notre vision.
Perrine le Guerrec. Recueil « Les pistes ». Éd. Art&fiction. Lausanne
Note : Ce texte, est un des textes brodés par l’autrice autour d’un même thème décliné plusieurs fois. Voir l’article de base : lien.
Merci Michel. « Quelle connerie la guerre ! »