Eva n’est plus qu’une ombre. S’enfoncer dans le canapé, toutes les semaines, s’allonger au même endroit, fermer les yeux et ne rien demander. Silence devant elle, l’homme assis derrière.
La séance terminée elle va croiser son regard, pour la centième fois laisser son bagage de mots dans le bureau. Elle a parlé dans le demi-sommeil de la cure, elle a raconté, vécu une centième fois le souvenir, le symptôme.
Cet été-là, de grande chaleur, lorsqu’elle souffrait de la soif et qu’il lui avait été brusquement impossible de boire. Elle pouvait saisir le verre d’eau, mais dès qu’il touchait ses lèvres, l’immense dégoût, l’impossibilité de boire. Des fruits pour étancher sa soif alors qu’elle désirait plus que tout boire un verre d’eau. Des fruits, des noyaux.
Eva l’assoiffée.
Depuis des semaines, depuis des années. Ces absences.
La médecine inutile. Jusqu’à l’homme des secrets, l’homme tentative, l’homme patient. Son visage à l’écoute, ses chemises à fines rayures toujours soigneusement boutonnées, le pantalon appli, le carnet vierge. Presque vierge.
Leurs rituels installés, Eva l’assoiffée, allongée entre les murs.
Le cadre accroché à portée de regard, si elle ouvre les yeux, une rivière transparente, un enfant à son bord vivant la peinture de sa diagonale à bicyclette. Bi cycle. Tri cycle. Des centaines de fois regardé. Des centaines de fois explorés, paysages rivière mouvement immobile de l’enfance. Bi cycle. Variation du récit. Tri cycle. Construire déconstruire les cycles. Be cycle. L’enfance dont aucun enfant n’est jamais revenu. Eva l’enfant assoiffée.
Eva quatre ans. Sa mère ne l’a toujours pas regardée. Toujours pas aimée. Surprise dans un entrebâillement tandis qu’elle donne au petit chien de la maison le verre d’eau refusé à sa fille une fraction de temps auparavant. La langue du petit chien. Sa mère à genoux le câlinant. Le cœur brisé d’Eva. Moins qu’un chien. Grandir moins qu’un chien.
Assoiffée. Gorgée après gorgée, mot après silence, déchiffrer l’invisible, le corps rébus, le corps rebutant, le corps débutant, conduire sa vie, l’homme écoute, tient le guidon guide.
La petite langue du chien lape l’eau rappe peau de maman, lape, râpe, l’homme écoute, défroisse sa chemise impeccable, l’enfant immobile traverse la rivière, Eva ferme les yeux, l’invisible dans la bouche, l’impossible dans le corps, démêler, gorgée après gorgée, avancer, choisir la route, s’engager, s’adapter.
Trouver l’équilibre. Ne pas descendre, avancer.
L’invisible de la vie. La grande réussite. Les cartes battues et rebattues.
Perrine Le Querrec. Recueil « Les pistes ». Éd. Art&Fiction. Lausanne
Petit rappel : pour cet exercice d’écriture, il s’agit d’inclure au moins trois personnages une femme, un homme, un enfant, un vélo, une chemise blanche à boutons, une paire de tennis blanches… à vous d’inventer… Voir précédent article