L’autre

Avoue ne pas être un saint à la figure entourée de roses et nimbée de volutes dorées en pagaille. Avoue ne pas être si doux et conciliant qu’il le paraît. Pas si tranquille que son pas suspendus pourrait le laisser croire. Qu’il lui arrive de repousser la main qu’on lui tend.

Avoue ne pas craindre les reproches sifflant à ses oreilles et que le bruit de la guerre l’accompagne. Qu’il n’y a pas à craindre l’eau, pas à craindre le feu.

Qu’il n’est heureux que lorsque l’averse ou la fumée le touche. Heureux à tournoyer bras ouverts lorsqu’un nuage noir, prêt à rompre, le suit.

Essuyant ses yeux d’un geste las, passant à découvert dans les prés et sur les chemins dépavés, que toute douceur l’entrave.

Avoue ne pas s’être retourné, ne pas avoir vu le visage saisi par l’effroi. Avoue ne pas avoir entendu le murmure.

Avoue ne pas être un ange. Le portail ouvert derrière lui, coupant à travers les violettes, avoue partir en marchant sur les fleurs.

Les anges, les pauvres anges, ils ne marchent pas droit. On dirait qu’ils ont trop bu, trop noyé leur chagrin et maintenant que l’océan les submerge. On dirait qu’ils ont trop juré main sur le cœur d’avoir brûlé aucun champ, effacer aucune preuve, ni assombri aucun front.

Ils ont les harnais, le manteau des faits, des aviateurs les fils traînants multicolores. On dirait que le désastre les guette et que l’ombre attend son heurt, tapie dans les fourrés.

À crier plus que raison et folie, on dirait qu’ils se sont égarés dans leur propre jardin. Et qu’il n’y a plus de maison, plus de fleurs, plus de pré alentour. On dirait que ciel et terre se confondent, qu’ils ont été fauchés en plein vol.

L’étoile, qu’elle a roulé parmi les jacinthes du parterre et qu’ils sont passés tête baissée sous les fleurs d’amandiers, les pétales à foison. On dirait qu’ils ont fait titubant un pas de trop et qu’ils se sont perdus. On dirait qu’ils sont tombés. Les hommes au bras tatoués de milans et d’iris, à grandes ailes brisées, on dirait qu’ils se sont éloignés.


Anita J Laulla. Recueil « les anges ne sont pas des anges ». Éd. Atelier de l’agneau


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